La Province de Liège Culture lançait en février 2010 le concours de nouvelles littéraires « Achève-moi ! ». Il s’agissait d’achever un des huit débuts de textes proposés par des auteurs , ambassadeurs de notre littérature. Ce concours a remporté un franc succès puisque in fine plus de 1.000 candidats ont participé à l'aventure. 50 textes ont été présélectionnés par des comités de lecture - textes publiés sur le site :
Mon choix s’est porté sur le texte de Caroline Lamarche. Election judicieuse puisque ma nouvelle a été présélectionnée. Elle s’intitule « Bande d’arrêt d’urgence » et je vous livre, ci-dessous, l’intégralité de ce texte dont l’entame en caractère italique est donc de Caroline Lamarche.
Bande d’arrêt d’urgence
Ce n’était presque rien, une marque de famille. Juste un peu plus développée chez moi, plus fournie, au sens propre, que chez les autres femmes de notre lignée.
Ma grand-mère adorait les fourrures. Elle en possédait plusieurs, sous forme de manteaux, de capes, de manchon, de bonnet ou d’étole. L’été, elles étaient remisées dans de grandes poches de plastique que l’on suspendait à un cintre. Une armoire entière y était consacrée. En hiver, elle ne sortait jamais sans l’une d’elles, la zibeline ou le phoque, le vison ou le ragondin. A l’intérieur, elle portait une étole qui ne la quittait pas, un renard dont le museau pointu et les yeux de verre qui nous fixaient par-dessus son épaule, me fascinaient. Lorsque j’embrassais ma grand-mère sur la joue, je choisissais, contrairement à mes cousins et cousines, effrayés, le côté du renard. J’aurais voulu, au lieu d’effleurer la joue parcheminée, poser mes lèvres sur son pelage, entre le museau et les yeux. Un jour où l’étole était un peu de travers, je parvins, en m’y prenant habilement, à glisser de la joue de ma grand-mère vers le front du renard et à y appuyer très brièvement mes lèvres. Le souvenir de ce contact se fixa en moi de manière indélébile et, je dois l’avouer, un peu effrayante, car la fourrure était étrangement tiède. Par la suite, chaque fois que je m’approchais de ma grand-mère, il me semblait que les yeux de verre étincelaient à mon approche.
Les fourrures étaient des cadeaux de mon grand-père, et peut-être d’autres hommes, car ma grand-mère avait eu une vie aventureuse, c’est du moins ce qui se chuchotait. Sur les photos anciennes, elle était d’une beauté mystérieuse, douce et autoritaire à la fois. Je me souviens d’elle, quant à moi, simplement comme d’une vieille dame mélancolique et par moments très gaie, entièrement vouée au bonheur de ses proches – ce qui suffit à expliquer sa mélancolie et, sans doute, sa gaieté.
Peu après la mort de ma grand-mère, et déjà avant, il y eut toute cette campagne contre l’exploitation des animaux à fourrure, des mannequins célèbres se firent photographier complètement nues pour signifier qu’elles n’en porteraient plus, les fourrures disparurent des défilés de mode ou furent remplacées par des poils synthétiques, parfois teints de couleurs vives, ou imitant parfaitement le pelage ocellé de la panthère ou l’aspect dru et ras de la peau de phoque.
J’avais alors douze ans, et il m’arriva quelque chose d’étrange, que j’avais noté avec curiosité chez mes cousines plus âgées, mais qui, chez moi, prit des
proportions bien plus visibles. (fin du texte de Caroline Lamarche).
Comme la pluie gonfle le raisin, mes seins “météorisaient”. « Une garantie d’authenticité ! » disait ma mère ; la marque de famille juste un peu plus développée chez moi que chez les autres femmes de la tribu. Un changement physique sur lequel je n’avais pas d’emprise mais qui, contrairement à mes cousines, m’enchantait. L’adolescence provoque souvent des inégalités fatales à assumer. Beaucoup deviennent de drôles de zèbres. Celles-là se sentent obligées de se cacher le temps de secréter une nouvelle peau. Ce fut le cas pour Hélène et Claire ; les cousines. J’avais plus de chance, je muais en un seul morceau un peu comme un serpent.
Je pouvais passer de longs moments à admirer les reflets de ces bouleversements devant le très beau miroir sur pied qui me venait de ma grand-mère. Le cadre ovale en bois sculpté, légèrement voilé par le temps, présentait un élégant contraste de dorure et de moucheté marron et bien que la glace soit un peu piquée, elle reproduisait fidèlement l’arrondi d’une hanche, le galbe d’un sein ; l’insolente signature familiale.
Bizarrement alors qu’en face de chaque nouvelle épreuve j’avais tendance à dramatiser, cette étape de la vie m’exaltait. Peut-être parce que la fillette se sentait prête à disparaître derrière l’adulte et trouver sa route. Certes encore incertaine, comme un chemin de terre cahoteux ondoyant ça et là par delà buttes et fossés, la mienne se profilait. Je m’y aventurai donc avec enjouement. C’est fou ce qu’une paire de seins peut ébranler tout sur son passage, que cela soit l’apparence, les sentiments, les valeurs et surtout les relations avec l’autre sexe. J’avais besoin de passer du rêve au projet : sortir avec un garçon, sans aller plus loin.
J’avais jeté mon dévolu sur l’enchanteur qui venait tout juste d’emménager dans le quartier. Il était, de toute évidence, un peu plus âgé ; peut-être une demi-décennie. Je qualifiais sa beauté d’inconvenante. Jeans délavés, t-shirt aux trois bandes, cheveux blonds, grands yeux aigue-marine qui tuent… Un dieu grec ! Mes cousines et moi, l’avions quelquefois croisé dans le village. Les jupettes d’Hélène et Claire semblaient aimanter son regard cristallin. Il donnait l’impression de saliver devant une vitrine. J’en restais, à chaque fois, muette de jalousie.
La timidité était l’une de mes fidèles entraves, cependant l’avantage bien visible que j’avais pris sur mes cousines semblait suffisamment la distraire pour que je décide de prendre l’initiative. J’allais le séduire. Il me faillait simplement un autre style vestimentaire ; bannir les broderies douteuses sur le cul, les t-shirts XL et les baskets qui imitent servilement des pieds de vache. Malheureusement, c’était bien là tout ce que je pouvais attendre du fourbi rose ‘bubblegum’ de ma garde-robe. Je fixai d’un œil torve le cochon, rose lui aussi, qui trônait sur ma commode. Ses paupières ourlées sur de petits yeux foncés très rapprochés retombèrent à demi, il me sembla l’entendre penser « Des nouvelles fringues ! N’y compte pas ! Tu as trop souvent oublié qu’il y avait une fente sur mon dos ! » Je soupirai bruyamment. L’animal, sans aucun doute, ne me viendrait pas en aide. J’avais toujours été plus cigale que fourmi et ma mère n’était pas prêteuse. Sans alternative, je décidai de braver l’interdit : pousser les portes de son dressing.
La trentaine bien sonnée, ma mère n’obéissait qu’aux caprices de son imagination. La mode exerçait sur elle un attrait irrésistible. Je dois bien avouer qu’elle avait conservé une plastique intéressante, le plus hideux sac à pommes de terre lui donnait de l’allure. Honnêtement, je ne pouvais en dire autant. Allais-je trouver chaussure à mon pied dans son antre ? Sans grande conviction, je m’y faufilai.
Au milieu des penderies et des étagères de hêtre clair, l’armoire, gardienne des pelleteries de ma grand-mère, détonnait. Je ne pus m’empêcher d’en faire crisser la vieille porte de chêne. Les yeux de verre du renard étincelaient toujours d’étonnante façon. Son museau pointait vers une boîte à chapeau dont je n’avais aucune souvenance. J’en dégageai le couvercle rond. Le carton séquestrait une pile de photographies : étalages indiscrets des succès amoureux de ma grand-mère. J’examinai, avec un réel plaisir, chacune de ces images inédites sur lesquelles la beauté douce et autoritaire s’affichait ostensiblement avec d’autres hommes ! Peut-être bien les parrains de Rox, Chaussette, Ratigan et consorts ? J’étais épatée de constater combien ma grand-mère avait été rayonnante, incroyablement sexy. Ma mère se plaisait souvent à dire que j’étais son portrait tout craché. Je n’y avais jamais vu plus qu’un sentiment de fierté. J’admis, avec enthousiasme, le bien-fondé de son jugement. Je ressemblais à cette jeune femme aux traits fins, à la peau lisse et satinée. Ce fut une formidable découverte. Comme un déclic, l’esquisse de ma route se précisait. Le chemin de terre aboutissait à une belle avenue large, rectiligne et plane où j’allais avancer dans les pas de ma grand-mère. J’allais suivre son exemple. Je serai comme elle : une croqueuse de « fourrures ». Un grand sourire éclaira mon visage : je savais exactement quoi emprunter à ma mère. J’appuyai peureusement mes lèvres sur le front de Rox et refermai délicatement l’armoire.
Ma mère ne laissait rien au hasard. Le dressing était à son image, il avait esthétiquement beaucoup d’allure. Tout y était rangé par couleur, du rose au rouge sang, du céladon à l’émeraude… J’y dénichai donc facilement l’objet de ma convoitise : une robe bustier, sympathique et follement sexy. Cette petite chose noire laissait peu de liberté à l’imagination. Elle était si serrée que ma poitrine en débordait généreusement. Cela me ravissait tellement que le très beau miroir sur pied préféra, sans doute, ne pas me contrarier. Quand j’y songe, il m’arrive encore de dodeliner de la tête tant j’imagine combien ainsi vêtue, je devais avoir l’air d’une effrontée et combien cette tenue était inappropriée pour une randonnée sur un terril.
Si je connaissais tout juste le prénom de mon fantasme, « Claude », je savais qu’en début de soirée, il promenait son basset le long des sentiers qui serpentent jusqu’au sommet du «Terril du Gosson ». Pouvais-je rêver endroit plus magique ? J’en appréciais chaque recoin m’étonnant toujours que la nature y ait si vite, si généreusement trouvé son chemin. Le printemps concédait à la gueule noire tant de charmes : celui des verts tendres de la feuille naissante, celui des petites fleurs d’un jaune acidulé qui fendent gaiement la roche, celui de la douce fragrance des fourrés de genêts qui plane dans l’air vespéral.
A la croisée de deux sentiers, le vieux banc de bois vermoulu m’invita à savourer la brise légère. Dans un sursaut d’orgueil, le soleil couchant balayait la flore de lueurs safranées. Je surpris un petit nacré courtiser confiant une pensée calaminaire. Je l’observai en priant qu’Eole reste de bonne humeur ; le décolleté de la petite chose noire n’aurait pu souffrir un survêtement.
Quelques sourds aboiements m’avertirent de l’arrivée de Claude sans pour autant ébranler la confiance du téméraire lépidoptère. Le chien modula ses cris en jappements. Tout sourire, je m’empressai de le caresser. Claude me salua, engagea la conversation. Je ne regardais pas ses lèvres bouger, je le regardais lui ; il aurait vraiment fait pâlir Apollon en personne. Il portait un t-shirt d’un marron intense qui sublimait le bleu de son regard. Les trois agrafes, placées sur le devant de la robe bustier, étaient à la limite de la rupture. Pourtant ses yeux bleus ne se détachaient pas de sa tête pour plonger dans le creux de mon décolleté. En fait, il y était parfaitement indifférent. Je sentis que j’allais vraiment devoir prendre l’initiative. L’audace anéantit la discrétion qui avait jusque-là régenté ma jeune existence ; je lui soufflai à l’oreille : « Tu me plais, je voudrais sortir avec toi. »
Claude se mit à rire aux éclats. Un accès de toux l’empêchait d’articuler le moindre mot. Le t-shirt marron se souleva sur un affreux soutien-gorge à bretelles en plastique ! Mes joues virèrent à l’écarlate. J’étais envahie d’un sentiment de frustration inénarrable. Je venais de prendre de plein fouet mon premier dos d’âne ; l’avenue n’était ni large ni plane. J’étais juste sur un chemin étroit, instable et parsemé d’embûches ; celui de l’adolescence juvénile à l’âge adulte. Quant à Claude, elle n’était pas homosexuelle. Elle vivait simplement très mal sa féminité. Coincée dans le passage, entre deux âges, entre deux sexes, elle stationnait sur la bande d’arrêt d’urgence.
Aujourd’hui, les seins de Claude règnent sur l’esprit de beaucoup d’hommes. Elle défile pour de grands couturiers. Des créateurs, dégoûtés du pelage vert fluo, qui prônent clairement un retour au naturel. Désormais il n’est plus honteux de porter de la fourrure. Et moi, j’adore les fourrures. Elles sont des cadeaux d’hommes. J’ai une vie aventureuse. C’est du moins ce qui se chuchote.
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