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13 octobre 2010 3 13 /10 /octobre /2010 17:20

 

La Province de Liège Culture lançait en février 2010 le concours de nouvelles littéraires « Achève-moi ! ». Il s’agissait d’achever un des huit débuts de textes proposés par des auteurs , ambassadeurs de notre littérature. Ce concours a remporté un franc succès puisque in fine plus de 1.000 candidats ont participé à l'aventure. 50 textes ont été présélectionnés par des comités de lecture -  textes publiés sur le site  : 

www.achevemoi.be

 

Mon choix s’est porté sur le texte de Caroline Lamarche. Election judicieuse puisque ma nouvelle a été présélectionnée. Elle s’intitule « Bande d’arrêt d’urgence » et je vous livre, ci-dessous, l’intégralité de ce texte dont l’entame en caractère italique est donc de Caroline Lamarche.

 

Bande d’arrêt d’urgence

 

Ce n’était presque rien, une marque de famille. Juste un peu plus développée chez moi, plus fournie, au sens propre, que chez les autres femmes de notre lignée.

 

Ma grand-mère adorait les fourrures. Elle en possédait plusieurs, sous forme de manteaux, de capes, de manchon, de bonnet ou d’étole. L’été, elles étaient remisées dans de grandes poches de plastique que l’on suspendait à un cintre. Une armoire entière y était consacrée. En hiver, elle ne sortait jamais sans l’une d’elles, la zibeline ou le phoque, le vison ou le ragondin. A l’intérieur, elle portait une étole qui ne la quittait pas, un renard dont le museau pointu et les yeux de verre qui nous fixaient par-dessus son épaule, me fascinaient. Lorsque j’embrassais ma grand-mère sur la joue, je choisissais, contrairement à mes cousins et cousines, effrayés, le côté du renard. J’aurais voulu, au lieu d’effleurer la joue parcheminée, poser mes lèvres sur son pelage, entre le museau et les yeux. Un jour où l’étole était un peu de travers, je parvins, en m’y prenant habilement, à glisser de la joue de ma grand-mère vers le front du renard et à y appuyer très brièvement mes lèvres. Le souvenir de ce contact se fixa en moi de manière indélébile et, je dois l’avouer, un peu effrayante, car la fourrure était étrangement tiède. Par la suite, chaque fois que je m’approchais de ma grand-mère, il me semblait que les yeux de verre étincelaient à mon approche.

 

Les fourrures étaient des cadeaux de mon grand-père, et peut-être d’autres hommes, car ma grand-mère avait eu une vie aventureuse, c’est du moins ce qui se chuchotait. Sur les photos anciennes, elle était d’une beauté mystérieuse, douce et autoritaire à la fois. Je me souviens d’elle, quant à moi, simplement comme d’une vieille dame mélancolique et par moments très gaie, entièrement vouée au bonheur de ses proches – ce qui suffit à expliquer sa mélancolie et, sans doute, sa gaieté.

 

Peu après la mort de ma grand-mère, et déjà avant, il y eut toute cette campagne contre l’exploitation des animaux à fourrure, des mannequins célèbres se firent photographier complètement nues pour signifier qu’elles n’en porteraient plus, les fourrures disparurent des défilés de mode ou furent remplacées par des poils synthétiques, parfois teints de couleurs vives, ou imitant parfaitement le pelage ocellé de la panthère ou l’aspect dru et ras de la peau de phoque.

 

J’avais alors douze ans, et il m’arriva quelque chose d’étrange, que j’avais noté avec curiosité chez mes cousines plus âgées, mais qui, chez moi, prit des proportions bien plus visibles. (fin du texte de Caroline Lamarche).


Comme la pluie gonfle le raisin, mes seins “météorisaient”. « Une garantie d’authenticité ! » disait ma mère ; la marque de famille juste un peu plus développée chez moi que chez les autres femmes de la tribu. Un changement physique sur lequel je n’avais pas d’emprise mais qui, contrairement à mes cousines, m’enchantait. L’adolescence provoque souvent des inégalités fatales à assumer. Beaucoup deviennent de drôles de zèbres. Celles-là se sentent obligées de se cacher le temps de secréter une nouvelle peau. Ce fut le cas pour Hélène et Claire ; les cousines. J’avais plus de chance, je muais en un seul morceau un peu comme un serpent.

 

Je pouvais passer de longs moments à admirer les reflets de ces bouleversements devant le très beau miroir sur pied qui me venait de ma grand-mère. Le cadre ovale en bois sculpté, légèrement voilé par le temps, présentait un élégant contraste de dorure et de moucheté marron et bien que la glace soit un peu piquée, elle reproduisait fidèlement l’arrondi d’une hanche, le galbe d’un sein ; l’insolente signature familiale.

 

Bizarrement alors qu’en face de chaque nouvelle épreuve j’avais tendance à dramatiser, cette étape de la vie m’exaltait. Peut-être parce que la fillette se sentait prête à disparaître derrière l’adulte et trouver sa route. Certes encore incertaine, comme un chemin de terre cahoteux ondoyant ça et là par delà buttes et fossés, la mienne se profilait. Je m’y aventurai donc avec enjouement. C’est fou ce qu’une paire de seins peut ébranler tout sur son passage, que cela soit l’apparence, les sentiments, les valeurs et surtout les relations avec l’autre sexe. J’avais besoin de passer du rêve au projet : sortir avec un garçon, sans aller plus loin.

 

J’avais jeté mon dévolu sur l’enchanteur qui venait tout juste d’emménager dans le quartier. Il était, de toute évidence, un peu plus âgé ; peut-être une demi-décennie. Je qualifiais sa beauté d’inconvenante. Jeans délavés, t-shirt aux trois bandes, cheveux blonds, grands yeux aigue-marine qui tuent… Un dieu grec ! Mes cousines et moi, l’avions quelquefois croisé dans le village. Les jupettes d’Hélène et Claire semblaient aimanter son regard cristallin. Il donnait l’impression de saliver devant une vitrine. J’en restais, à chaque fois, muette de jalousie.

 

La timidité était l’une de mes fidèles entraves, cependant l’avantage bien visible que j’avais pris sur mes cousines semblait suffisamment la distraire pour que je décide de prendre l’initiative. J’allais le séduire. Il me faillait simplement un autre style vestimentaire ; bannir les broderies douteuses sur le cul, les t-shirts XL et les baskets qui imitent servilement des pieds de vache. Malheureusement, c’était bien là tout ce que je pouvais attendre du fourbi rose ‘bubblegum’ de ma garde-robe. Je fixai d’un œil torve le cochon, rose lui aussi, qui trônait sur ma commode. Ses paupières ourlées sur de petits yeux foncés très rapprochés retombèrent à demi, il me sembla l’entendre penser « Des nouvelles fringues ! N’y compte pas ! Tu as trop souvent oublié qu’il y avait une fente sur mon dos ! » Je soupirai bruyamment. L’animal, sans aucun doute, ne me viendrait pas en aide. J’avais toujours été plus cigale que fourmi et ma mère n’était pas prêteuse. Sans alternative, je décidai de braver l’interdit : pousser les portes de son dressing.

 

La trentaine bien sonnée, ma mère n’obéissait qu’aux caprices de son imagination. La mode exerçait sur elle un attrait irrésistible. Je dois bien avouer qu’elle avait conservé une plastique intéressante, le plus hideux sac à pommes de terre lui donnait de l’allure. Honnêtement, je ne pouvais en dire autant. Allais-je trouver chaussure à mon pied dans son antre ? Sans grande conviction, je m’y faufilai.

 

Au milieu des penderies et des étagères de hêtre clair, l’armoire, gardienne des pelleteries de ma grand-mère, détonnait. Je ne pus m’empêcher d’en faire crisser la vieille porte de chêne. Les yeux de verre du renard étincelaient toujours d’étonnante façon. Son museau pointait vers une boîte à chapeau dont je n’avais aucune souvenance. J’en dégageai le couvercle rond. Le carton séquestrait une pile de photographies : étalages indiscrets des succès amoureux de ma grand-mère. J’examinai, avec un réel plaisir, chacune de ces images inédites sur lesquelles la beauté douce et autoritaire s’affichait ostensiblement avec d’autres hommes ! Peut-être bien les parrains de Rox, Chaussette, Ratigan et consorts ? J’étais épatée de constater combien ma grand-mère avait été rayonnante, incroyablement sexy. Ma mère se plaisait souvent à dire que j’étais son portrait tout craché. Je n’y avais jamais vu plus qu’un sentiment de fierté. J’admis, avec enthousiasme, le bien-fondé de son jugement. Je ressemblais à cette jeune femme aux traits fins, à la peau lisse et satinée. Ce fut une formidable découverte. Comme un déclic, l’esquisse de ma route se précisait. Le chemin de terre aboutissait à une belle avenue large, rectiligne et plane où j’allais avancer dans les pas de ma grand-mère. J’allais suivre son exemple. Je serai comme elle : une croqueuse de « fourrures ». Un grand sourire éclaira mon visage : je savais exactement quoi emprunter à ma mère. J’appuyai peureusement mes lèvres sur le front de Rox et refermai délicatement l’armoire.

 

Ma mère ne laissait rien au hasard. Le dressing était à son image, il avait esthétiquement beaucoup d’allure. Tout y était rangé par couleur, du rose au rouge sang, du céladon à l’émeraude… J’y dénichai donc facilement l’objet de ma convoitise : une robe bustier, sympathique et follement sexy. Cette petite chose noire laissait peu de liberté à l’imagination. Elle était si serrée que ma poitrine en débordait généreusement. Cela me ravissait tellement que le très beau miroir sur pied préféra, sans doute, ne pas me contrarier. Quand j’y songe, il m’arrive encore de dodeliner de la tête tant j’imagine combien ainsi vêtue, je devais avoir l’air d’une effrontée et combien cette tenue était inappropriée pour une randonnée sur un terril.

 

Si je connaissais tout juste le prénom de mon fantasme, « Claude », je savais qu’en début de soirée, il promenait son basset le long des sentiers qui serpentent jusqu’au sommet du «Terril du Gosson ». Pouvais-je rêver endroit plus magique ? J’en appréciais chaque recoin m’étonnant toujours que la nature y ait si vite, si généreusement trouvé son chemin. Le printemps concédait à la gueule noire tant de charmes : celui des verts tendres de la feuille naissante, celui des petites fleurs d’un jaune acidulé qui fendent gaiement la roche, celui de la douce fragrance des fourrés de genêts qui plane dans l’air vespéral.

 

A la croisée de deux sentiers, le vieux banc de bois vermoulu m’invita à savourer la brise légère. Dans un sursaut d’orgueil, le soleil couchant balayait la flore de lueurs safranées. Je surpris un petit nacré courtiser confiant une pensée calaminaire. Je l’observai en priant qu’Eole reste de bonne humeur ; le décolleté de la petite chose noire n’aurait pu souffrir un survêtement.

 

Quelques sourds aboiements m’avertirent de l’arrivée de Claude sans pour autant ébranler la confiance du téméraire lépidoptère. Le chien modula ses cris en jappements. Tout sourire, je m’empressai de le caresser. Claude me salua, engagea la conversation. Je ne regardais pas ses lèvres bouger, je le regardais lui ; il aurait vraiment fait pâlir Apollon en personne. Il portait un t-shirt d’un marron intense qui sublimait le bleu de son regard. Les trois agrafes, placées sur le devant de la robe bustier, étaient à la limite de la rupture. Pourtant ses yeux bleus ne se détachaient pas de sa tête pour plonger dans le creux de mon décolleté. En fait, il y était parfaitement indifférent. Je sentis que j’allais vraiment devoir prendre l’initiative. L’audace anéantit la discrétion qui avait jusque-là régenté ma jeune existence ; je lui soufflai à l’oreille : « Tu me plais, je voudrais sortir avec toi. »

 

Claude se mit à rire aux éclats. Un accès de toux l’empêchait d’articuler le moindre mot. Le t-shirt marron se souleva sur un affreux soutien-gorge à bretelles en plastique ! Mes joues virèrent à l’écarlate. J’étais envahie d’un sentiment de frustration inénarrable. Je venais de prendre de plein fouet mon premier dos d’âne ; l’avenue n’était ni large ni plane. J’étais juste sur un chemin étroit, instable et parsemé d’embûches ; celui de l’adolescence juvénile à l’âge adulte. Quant à Claude, elle n’était pas homosexuelle. Elle vivait simplement très mal sa féminité. Coincée dans le passage, entre deux âges, entre deux sexes, elle stationnait sur la bande d’arrêt d’urgence.

 

Aujourd’hui, les seins de Claude règnent sur l’esprit de beaucoup d’hommes. Elle défile pour de grands couturiers. Des créateurs, dégoûtés du pelage vert fluo, qui prônent clairement un retour au naturel. Désormais il n’est plus honteux de porter de la fourrure. Et moi, j’adore les fourrures. Elles sont des cadeaux d’hommes. J’ai une vie aventureuse. C’est du moins ce qui se chuchote. 

 

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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 11:13

La pièce

 

Cet hiver là fut certainement l’un des plus ténébreux et des plus rudes du siècle. À l’aube de ce vendredi de décembre, le thermomètre affichait moins quinze. La neige avait envahi la vallée de la Meuse. Le long des quais tout semblait figé. Deux péniches croupissaient dans le fleuve engourdi telles des épaves abandonnées dans les glaces. À quelques encablures, les tuiles rouges des corons supportaient un épais manteau blanc. Le poêle à charbon crépitait plein feu sous le toit qui abritait son petit monde. Ses parents avaient élu domicile dans l’une de ces petites maisons ouvrières qui bordent, aujourd’hui encore, une placette joliment ombragée, à la belle saison, de marronniers centenaires, non loin d’un terril. Une gueule noire qui avait pris, en cet hiver 1941, des semblants de Kilimandjaro.

 

Il faisait encore sombre quand elle fut éveillée par les piailleries de ses deux frères aînés. Ils se chamaillaient dans la chambre voisine. Le minois espiègle, elle émergea de l’épaisse couette que sa mère avait elle-même garnie de plumes d’Eider. La bouche grande ouverture, elle souffla dans l’air glacial de la chambre et regarda la vapeur lentement se hisser au plafond et dessiner des rêveries. Des images qu’elle devinait toujours étonnantes, magiques comme sorties d’un récit d’aventures. Phine, sa mère s’époumonait, depuis un moment, au pied de l’escalier de bois peint : « Julia, debout ! Il est l’heure ma fille ! ». Elle joua la sourde et expira à qui mieux mieux pour attiser la magie jusqu’au moment fatidique où sa mère rabattit d’un coup l’édredon au pied du lit.

 

— Allez hop ! Petite flémarde ! C’est le dernier jour d’école avant les vacances de Noël.

 

Elle frissonna, s’habilla en toute hâte ; il faisait glacial. En haut de l’escalier de bois, elle renifla l’odeur particulière de l’orge que sa mère faisait griller pour suppléer au café devenu rare. Le café, ils n’en avaient pas mais, pour le reste, Armand, son paternel, était un vrai débrouillard ! Deux fois la semaine, il s’en allait, pour une randonnée longue de quinze kilomètres, à travers les chemins sinueux de campagne. Il poussait le portail de chacune des fermes qui peuplaient la plaine. Ses sacoches de cuir délavé emplies de victuailles, il rentrait au bercail avec l’extrême contentement de pouvoir adoucir le quotidien de sa famille.

 

Les yeux encore tout collés, Julia entra dans la cuisine. Son père rechargeait la cuisinière d’une bûche de belle taille. Il récupéra les cendres du fourneau et sortit les déverser devant le pas de porte. Sur la toile cirée de la table centrale, un vrai petit-déjeuner attendait : lait fumant, maquée, cassonade…

 

— Où sont les garçons ? interrogea Phine d’une voix mielleuse.

— Ils sont toujours en haut, en train de se chamailler, maman.

— Veux-tu les appeler, Julia, soupira-t-elle.

— Jean, Louis, dépêchez-vous un peu, exigea Julia, comme une vraie petite bonne femme.

 

Un fracas familier retentit dans le hall. En se bousculant l’un l’autre, les deux compères firent, à leur tour, irruption dans la cuisine. « Incorrigibles descendeurs de rampe d’escalier » grogna leur père. Dans un chahut pas possible, ils envahirent la table, happèrent une tranche de pain noir et attaquèrent gaiement à asticoter Julia. Louis tirait comme un forcené les cheveux de sa soeur. « Je te tiens par les tresses » criaillait-il. Elle se mit à pleurnicher.

 

Phine était prête à mettre le holà lorsqu’un grondement lointain rétablit le calme autour de la table. Armand abandonna sa tartine. Incrédule il fixait le plafond. Le grondement se rapprochait comme une menace. C’était comme le bourdonnement d’une ruche cent fois amplifié. Un bol ébréché tremblait sur la table. Phine lui adressa un regard inquiet. Armand bondit de sa chaise, écarta d’un coup sec les vieux rideaux de tulle, colla le nez à la fenêtre. Les garçons couinaient dans son dos.

 

— Ainsi donc, c’est vrai ! mugit-il.

— Hourra ! Hourra ! Des avions, des avions, braillèrent les garçons.

— Armand ?

— T’inquiètes pas Phine, susurra-t-il.

— Ils vont atterrir, affirma Louis.

— Atterrir ? s’étonna Phine.

Armand dodelina : — Oui, à Bierset.

— Mais, il n’y a que des champs de patates là-bas ! rétorqua-t-elle.

— Détrompe-toi, trois semaines qu’ils turbinent. Ils ont construit une piste, affirma Armand.

 

Une escadrille de la Luftwaffe venait de jeter son dévolu sur l’aérodrome de Bierset, à cinq kilomètres de leur quartier. Les militaires firent donc rapidement partie intégrante du paysage et le moins que l’on puisse dire est que l’armée allemande renaissante avait décuplé son goût des tenues d’apparat. Leurs uniformes saturés de boutons dorés, galons, passepoils et autres aiguillettes fascinaient Julia. Désinvolte et jouette, comme peut l’être une gamine de neuf ans, elle les associait volontiers au sapin paré pour les fêtes de la Nativité. C’est probablement cette insouciance qui lui fit dire que cet hiver là fut aussi l’un des plus magiques dont elle ait souvenance.

 

La veille de Noël, la neige tomba à nouveau en flocons serrés. Julia en était ravie puisqu’elle avait réclamé… Non ! Dieu du ciel ! Pas réclamé, suggéré à son père qu’une nouvelle paire de bottines serait la bienvenue dans la hotte du père Noël. Son père s’était contenté d’esquisser une moue révélatrice. Elle avait compris que les pièces de cuivre trouées, que lui remettait Monsieur Bastin, n’auraient pu suffire d’autant qu’elle avait, cela ne s’invente pas, deux frères aînés. Monsieur Bastin était le pharmacien du village. En ce temps-là on disait plus volontiers l’apothicaire. Armand était chimiste. L’apothicaire l’avait engagé, quelques années auparavant, pour l’épauler dans l’officine. Phine, quant à elle, avait suffisamment de peine avec ses trois turbulents rejetons.

 

Ils passèrent donc Noël sans colis enrubanné au pied du végétal qui, loin d’être le jumeau du traditionnel sapin, avait pourtant pris l’accent de la fête. La dinde, intelligemment troquée par Armand, rôtissait gaiement dans la lèchefrite. Phine, de temps à autres, reniflait, les yeux emplis de convoitise, la belle julienne colorée et juteuse qui suait dans une poêle. On l’entendait ruminer, dans son patois limbourgeois « God verdom ! Dat voelt goed !” Son plus beau cadeau de Noël eût été que ces petits légumes proviennent de son jardinet où, malheureusement, ne prenaient vie que quelques volontaires rutabagas. Julia aurait volontiers troqué son assiette contre une jolie paire de bottines. Elle avait l’impression de manquer de tout alors qu’à la chaleur de la vieille cuisinière, les joues rosies, elle entamait la cuisse dorée du volatile qui emplissait sa gamelle. Ses frères, comme à l’habitude, bruyants et taquins attendaient, avec une impatience non dissimulée, l’instant où elle abandonnerait les restes de l’animal. Après le repas, ils se rapprochèrent du monstre de fonte. Les pieds fourrés dans les tiroirs, ils écoutèrent religieusement leur père entamer la lecture d’Oliver Twist. Ainsi passa Noël dans la petite maison de la place ombragée, dans l’insouciance qui n’appartient qu’à l’enfance, loin des grondements de la guerre.

 

01 janvier 1942.

 

Comme tous les 1er janvier, Julia et ses frères devaient se rendre chez leur tante Marthe pour présenter leurs vœux. L’horloge, au pied de l’escalier de bois peint, venait de sonner la neuvième heure.

 

— Allons, allons les enfants, votre tante doit déjà vous attendre. On se presse, réclama Phine d’un œil noir.

 

Les yeux de Phine étaient aussi foncés que la chevelure ébène qu’elle relevait en chignon. En fait, elle présentait un physique qui lui concédait un air austère alors qu’elle était la douceur personnifiée. Louis et Julia étaient, comment dire, un bon compromis entre père et mère. Ils avaient été façonnés de leurs deux pâtes. Jean était différent. Grand, élancé, blond, le regard cristallin, il semblait avoir été enfanté par Aphrodite.

 

— On y va ? interrogea Louis qui venait d’entortiller autour du cou de sa soeur une écharpe de laine.

Jean lui enfonça jusqu’aux oreilles le bonnet qui traînait sur une chaise. Hé ! Oui, ils savaient aussi se montrer protecteurs les deux lascars.

— On y va ! Julia est prête. 

 

Tante Marthe occupait une maison modeste sur les hauteurs d’un village voisin. Chaudement vêtus, les enfants se mirent donc en route pour une réelle expédition. Le paysage était polaire. Tout avait disparu sous plus de cinquante centimètres de neige et les flocons tombaient toujours serrés. Les rues étaient désertes. Cet épouvantable blizzard avait invité les gens à rester à l’abri dans leur chaumière. Mais, sûrement pas les enfants téméraires qu’étaient Julia et ses frères. Présenter leurs vœux à Marthe ; c’était incontournable. Vous pensez ! Veuve, sans enfant, il était dans ses habitudes de les gâter. Pour sûr, il allait y avoir de ces moelleux petits gâteaux tout en sucre délicatement posés dans un joli panier d’osier.

 

Après une bonne demi-heure de marche, les orteils commencèrent à faire mal ; c’est que la neige passait au travers de leurs vieilles godasses. Les nez, les joues, les mentons prirent une teinte un peu trop rouge. Les doigts fourmillèrent. Et, horreur ! L’interminable rue du Mâvis s’élevait en pente raide droit devant. Les garçons gémissaient derrière Julia. Qu’est-ce qu’ils pouvaient être douillets ces mecs ?  « Mes doigts sont engourdis, ça pique, j’ai mal... » Le moment était venu de mettre à profit les judicieux conseils de leur père : « Il faut bouger les doigts pour faire circuler le sang. » Julia ôta ses moufles, compressa entre ses mains une belle boulette de poudreuse et entama la bataille avec ses frères. Évidemment ils gagnèrent, ils se liguaient toujours contre elle. Elle se mit à courir et elle prit une jolie pelle. Jean et Louis se rirent d’elle. Qui aurait pu croire qu’ils avaient respectivement treize et onze ans ces couillons ? Ils hurlaient comme s’ils sortaient de la maternelle. Julia se débarrassa de la neige qui collait à ses vêtements. Tiens, elle ne les entendait plus ; s’étaient-ils fatigués à force de crier ?

 

Le bourdonnement du vent emplit un long moment. La tempête rendait la visibilité quasi nulle. Pourtant, en cherchant bien, à travers les flocons, quelque chose se profilait dans la rue en pente. Une masse sombre qui se déplaçait plutôt rapidement. Jean eut l’air inquiet. « Viens ici, Julia ». Elle n’obéit pas. Comme d’habitude elle n’en fit qu’à sa tête ! La chose se rapprochait. C’était un militaire. Il avait fière allure. Un long manteau de drap gris bleu recouvrait le haut d’une paire de bottes de cuir noir. Deux petites taches marquaient, de leur jaune éclatant, le col de son uniforme.

 

— Un Bosch, c’est un Bosch ! s’exclamèrent, de concert, les deux garçons.

— Julia, viens ici ! répéta l’aîné cette fois d’un ton incisif.

Julia haussa les épaules. Son regard ne se détachait pas de cet homme grand, élancé qui marchait en cadence.

— Viens ici petite peste, marmonna Louis entre ses dents.

 

Elle avança, laissant les garçons cinq bons mètres en arrière. Elle allait bientôt être à hauteur du militaire et, elle savait exactement quoi lui dire. Elle redressa, bien haut, mon minois espiègle : « Bonne année, monsieur. »

 

Du haut de son mètre quatre-vingt, l’homme demeura figé comme pétrifié sous l’effet de la surprise. Il inclina la tête vers Julia. Elle distinguait à peine son visage : la visière de son képi était bien trop longue. Il s’accroupit, ôta son couvre-chef. Des cheveux blonds, coupés ras, encadraient les traits d’un homme jeune. Il avait un regard bleu d’une rare intensité.

 

— Name ? Ton nombre ? interrogea-t-il de son épouvantable accent germanique.

Julia retroussa malicieusement les ailes de son petit nez en trompette.

— Julia, et toi ?

Troublé, l’homme peinait à contenir ses émotions. Son visage s’assombrit. Il lui adressa un regard affreusement triste. Il se mit à fouiller les poches intérieures de son manteau, finit par retirer de l’une d’entre-elles, une petite photo écornée.

Siehst du ? Meine kinder.. Meine, répéta-t-il en se tapotant la poitrine.

Julia comprit qu’il s’agissait de sa fille. Une tête blonde qui, à vue de nez, devait avoir son âge. Les cheveux retenus de rubans de soie rouge, elle arborait le même regard bleu intense que son père.

— Elle est belle ta fille, monsieur. Tu ne m’as pas dit ton nom, réclama-t-elle.

Il laissa alors échapper un large sourire.

— Oh ! Ja, Karl.

Il lui accrocha le bras et abandonna une pièce de monnaie dans le creux de sa menotte. Une pièce magnifique, d’une brillance peu commune ; elle était frappée de l’effigie de Léopold III. Muette, Julia sentit une douce chaleur lui inonder l’estomac. Ses petits doigts se refermèrent sur le trésor. L’homme se releva, lui souhaita à son tour « Gutes jahr » et s’éloigna en ignorant complètement ses frères.

 

— Hé ! Louis, tu as vu l’aigle sur son képi ? interrogea Jean.

— Et comment ! Et les trois ailes sur ses insignes, t’as vu ? C’est un officier ! Un capitaine ?

Jean acquiesça d’un signe de tête.

— J’ai eu une pièce, j’ai eu une pièce, s’époumonait Julia.

— Fais voir !

Pas peu fière, elle ouvrit les doigts sur une pièce d’argent de vingt francs.

 

La guerre, avec son lot de restrictions, avait rendu Julia bien plus réfléchie qu’une fillette de neuf ans. Elle savait que cette pièce permettrait à sa famille de manger pendant plusieurs jours. Et pourtant, ce soir-là, elle fit preuve d’un manque incroyable de maturité.

 

Elle dit à son père : — Elle est à moi. Je la garde.

— Tu la garderas pour cette nuit mais, demain matin tu me la remettras, Julia.

Même si la nuit fut bonne conseillère, au petit matin, Julia traînailla au lit bien plus que d’habitude. Sans doute voulait-elle retarder l’échéance. Le surlendemain, une jolie paire de bottines neuves trônait sur le manteau de la cheminée.

 

Soixante-huit années n’ont pas altéré le bleu intense du regard de cet officier allemand. Julia se dit souvent qu’elle aurait aimé conserver la pièce mais, elle sourit à l’idée que cette rencontre ne fut pas banale et surtout qu’encore aujourd’hui Louis peut lui en être garant.

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Published by Chantal ADAM
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30 septembre 2009 3 30 /09 /septembre /2009 10:34


Parmi une centaine de participants, nous sommes douze lauréats retenus pour le très beau recueil paru aux Editions Chouette Province. Je suis heureuse de m'y retrouver avec Dominique Brynaert (premier prix) et Edmée de Xhavée.

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Published by Chantal ADAM
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17 avril 2009 5 17 /04 /avril /2009 10:46
"Le secret des amandiers" - extrait du chapitre 4 : "Calliphoridés!

Lena Martínez, de petite taille, victime d’un léger embonpoint, accusait la cinquantaine. En un peu plus de vingt ans de maison, elle avait autopsié des centaines de corps en faisant abstraction de toutes formes de sentiments. Elle semblait s’être construit une épaisse carapace pour se protéger de tout ce qu’elle avait vu ; sans doute avait-elle oublié depuis longtemps l’odeur de la mort ?


En compagnie d’un étudiant stagiaire et d’un photographe, elle attendait l’arrivée du patron de la police judiciaire. Elle portait un pantalon de coton noir, fourré dans de hautes bottes de caoutchouc. Esteban fut assez étonné de la voir. Depuis sa nomination à la tête de l’I.M.L, elle avait délégué ce genre de prestation et ne quittait son laboratoire que pour se rendre à des colloques à l’étranger.


— Bonjour Commissaire, cette affaire est des plus délicates, ne soyez pas surpris si je reprends du service, m’assisterez-vous ? dit-elle en souriant.


Le jeune stagiaire, lui, en était à sa première intervention sur les lieux d’un crime. Timoré et encore maladroit, il cherchait du regard un endroit pour déposer une caissette qui contenait des fioles et la serviette de cuir marron du Docteur Martínez. Son choix se porta sur une chaise branlante qui traînait dans la cour. Il la redressa tant bien que mal. La légiste sortit de la sacoche une paire de gants et un tablier, un genre de grand sarrau blanc sur lequel elle superposa un gilet de toile cirée verte.


Ils se dirigèrent vers la plus petite des constructions où deux inspecteurs du laboratoire de la police criminelle terminaient leur job. Pépé, dit le chauve, un ancien de la boîte, souriant et décontracté, il semblait être le plaisantin de service. Son collègue, plus jeune et nettement plus réservé répondait au surnom de : Alf. Lena Martínez échangea quelques mots avec le chauve qu’elle connaissait de longue date. Une odeur ignoble de viande pourrie et d’excrément envahissait la pièce. Au faîte du versant de toiture, la tabatière renvoyait les reflets, d’un vert métallique, des pionnières : les Calliphoridés. Leurs cousines, plus petites et de couleur sombre, communément dénommées «mouches à fromage» volaient maladroitement çà et là.


Le docteur Martínez dodelina de la tête : — Je hais les mouches !


Le corps, couvert d’une natte de raphia, gisait sur le sol. Elle dut attendre avant de s’approcher que les hommes du laboratoire terminent leur travail. Une perquisition laborieuse et gênante vu l’exiguïté et le nombre d’objets entassés sur les lieux ; une série impressionnante de casiers de bois superposés à hauteur de toiture, trois anciennes commodes aux tiroirs sans fond ou impossibles à faire coulisser… Ils avaient découvert sous une caisse à légumes un immonde paquet ; les organes de Torrès. L’intestin dépecé, l’estomac, le foie et la rate grouillaient de vermines. Des larves plus grosses avaient quitté le magma sanguinolent, elles achevaient leur transformation à même la terre.


— La place est à vous, docteur, lança le chauve en esquissant une courbette.


La puanteur s’intensifia lorsque la légiste souleva la natte de raphia. Le corps putréfié, complètement nu était allongé sur le côté gauche, dans une forme fœtale, les genoux presque sous le menton.


Elle détourna la tête : — ô ciel ! On a beau être blindée !


Les mouches fossoyeuses avaient entrepris leur travail d’anéantissement. Le corps pullulait d’asticots de toutes tailles. Certains rampaient s’agglutinant en amas, d’autres progressaient en sautant. La tête n’était plus qu’une masse informe. Les grappes coniques d’œufs blanchâtres s’étaient agglutinés dans les orifices naturels, l’oreille droite en était farcie. Des cocons de couleur pâle se logeaient dans les cheveux.


Lena Martínez céda la place au photographe et chercha du regard le jeune stagiaire.


— Je crois qu’il dégueule dans la cour, annonça Esteban qui avait conservé son sang froid.


La légiste examina le cadavre, en silence pour se donner le temps de réfléchir. Ses joues étaient écarlates et de grosses gouttes de sueur suintaient sur son front.


Un cri aussi brusque que pénétrant inonda l’espace. Elle vacilla. Sans doute serait-elle tombée vers l’arrière si Esteban ne l’avait retenue. C’était Alf, il se tenait l’estomac d’une main et éructait bruyamment.


¡ Madre de dios, madre de dios1! balbutia-t-il en jetant un regard atterré à Esteban.


Martínez, saisie par un sentiment de dégoût, frissonna. Une sensation surprenante qui lui était devenue étrangère depuis bien longtemps. Elle en fut quelque peu gênée. Elle se reprit quand Esteban, faisant montre d’un détachement total, lui demanda d’un ton qui frisait l’insolence :


— Auriez-vous déjà une idée de l’intervalle post mortem, docteur ?


D’une certaine façon Martínez tira parti de l’arrogance du commissaire lorsqu’elle fit valoir fermement l’autorité qui était la sienne et qu’en aucun cas cet homme plein de suffisance ne pouvait tolérer.


— Commissaire, ne brûlons pas les étapes. D’abord, nous allons récolter des échantillons de ces charmantes bestioles, exigea-t-elle, certaine qu’elle allait agacer son égo.


A l’aide d’une pince, elle préleva sur la chevelure un cocon brun.


— Ce spécimen qui semble tellement identique aux autres présente une ouverture. Ce qui signifie que l’insecte parfait s’est développé sur le cadavre. Par cette chaleur, je dirai que l’insecte a besoin de deux à trois jours pour passer de l’œuf à l’imago. Cependant…


Le commissaire Esteban l’apostropha avec encore plus d’impertinence :


— Cependant, quoi ?


— Il s’agit de déterminer si nous sommes en présence de la première génération, commissaire, répondit-elle avec maîtrise. Je vais demander une expertise entomologique.


Elle ramassa à l’aide d’un pinceau humecté d’eau une petite quantité d’œufs. Elle les plaça dans un flacon contenant un morceau de foie de bœuf qu’elle couvrit d’un essuie-tout retenu par un élastique. Méthodiquement, elle préleva ainsi des spécimens représentant chacune des étapes du développement larvaire. Elle fit alors, avec l’aide d’Esteban lentement basculer le corps sur le dos. On entendit alors le «Oh !» étouffé et le «¡No es posible1 qu’extériorisa le stagiaire en se portant la main à la bouche. Le chauve poussa la tête par-dessus l’épaule du commissaire. Julio Torrès avait été émasculé. Le pénis sectionné à la base, bandeletté de toile de lin avait été glissé entre ses genoux.


Le scrotum et les testicules avaient disparu. L’abdomen présentait, sur le flanc gauche, une incision de treize centimètres allant des dernières côtes à la crête iliaque. Les viscères avaient été retirés par cette incision. La cavité avait été lavée.


Martínez inclina lentement la tête du cadavre vers l’arrière, toiletta le cou avec un pinceau plus gros.


— Tiens, tiens, il semblerait que notre dépeceur ait été dérangé, il n’a pas fini son travail.


Esteban fulmina : — Que voulez-vous dire, docteur ? Je suis en droit d’obtenir une explication.


— La présence d’hématomes autour du cou laisse à penser que la strangulation a été violente et réalisée à mains nues. Les vertèbres cervicales ont été forcées dans leur emplacement sans doute suite au basculement de la tête par les pouces du meurtrier. Le diaphragme est cassé, la trachée et l’œsophage ont été sectionnés post-mortem au niveau du cou, probablement avec l’intention d’extraire les poumons mais, ceux-ci sont restés en place. Le crâne ne présente apparemment pas de trace d’excérébration.


Elle ôta rapidement ses gants. — Mon rapport circonstancié sera transmis après autopsie et résultat de l’expertise entomologique.


Esteban protesta énergiquement.


— Aucune remise en question de vous-même, Commissaire ? Ne vous en déplaise, la situation est sous mon contrôle affirma-t-elle en dégrafant sans trop de difficulté son sarrau.


— Vous ne m’appréciez guère, n’est-ce pas Lena ? Pourquoi tant hostilité ?


— Effectivement, je ne vous aime pas. Vous êtes une espèce de pervers narcissique. Bah ! empli de suffisance. Cela vous dépasse de devoir vous plier à mon autorité, vous n’avez pourtant pas d’autre choix mon ami.


Elle quitta les lieux en sentant sur elle le regard empoisonné de Jaime.


1 Mère de Dieu, Mère de Dieu !

1 Ce n’est pas possible !

 

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26 février 2009 4 26 /02 /février /2009 16:37

Fusion

 

D’une main gourde, elle balança le réveil sur le sol. Le signal annonçant la septième heure cessa net. Bizarrement elle sortit sitôt du lit sans rabioter les quelques minutes habituelles. Elle posa les pieds nus sur le carrelage sans grossièreté, sans le rituel « brrr ! » « Zut ! Je saigne encore du nez, marmonna-t-elle. » Sa chemise de nuit était tachée. La tête penchée vers l’arrière, elle finit par dénicher, dans le fouillis de l’armoire à pharmacie, un morceau de gaze. Elle referma la porte-miroir et fronça les sourcils. Il n’y avait aucune trace de saignement sur ses narines. Elle releva sa longue chevelure ébène. La coulure de sang séché le long de son cou ne laissait aucun doute ; elle provenait du conduit auditif. L’hémorragie était enrayée, Nell n’en fit donc pas un drame. Elle s’empressa de brancher le percolateur ; combler un déficit de caféine était la priorité. Ce matin était franchement atypique mais elle ne le réalisa qu’à la seconde tasse de café ; il était salé ! Le rêve étrange qui avait inquiété son sommeil était sûrement à la cause. Un cauchemar dont sa seule souvenance s’arrêtait aux lettres « RDV – 11 avril-14H-Torre del Sol » imprimées sur l’abdomen tendu d’une femme enceinte, le nombril était enseveli sous un amas de poils. Non, plutôt un écheveau de soie, oui ! C’est cela, une espèce de boule de cils entremêlés. Elle retroussa sa liquette : « Ouf ! Rien. » Elle se vêtit en toute hâte.

 

Elle ne prit pas la direction de la Mairie où elle était employée depuis une dizaine d’années mais celle du centre ville. Agacée, dans les embouteillages matinaux, elle jeta un regard médusé sur le jeans délavé qu’elle avait osé enfiler : « Alors là ! Est-ce bien moi, Nell ? » C’était son jour de chance, du moins le pensa-t-elle, garer son volumineux 4x4 juste en face de l’agence de voyage, c’était quand même une aubaine.

— Bonjour, Madame BERGER.

— Bonjour, Madame N’GO. Un aller simple pour Gerona, je vous prie.

— Gerona ? Sur la côte catalane, demanda-t-elle ébahie ?

— Euh ! Oui, oui.

Les yeux de la gérante s’arrondirent. Nell BERGER avait horreur de la mer, elle le lui avait dit. L’accident dont elle avait été victime, en septembre dernier, avait, sans aucun doute, décuplé cette aversion. Elle avait failli se noyer aux larges de côtes catalanes et ne dut son salut qu’au courage d’un capitaine téméraire. Alors, pourquoi la côte espagnole, se demandait-elle en tapotant le clavier de son PC ?

— Quand voulez-vous partir ?

Le regard dans le vide, Nell réfléchit un long moment. Un sourire fugitif ranima sa moue défaite. Elle tendit le bras gauche, qu’elle n’avait eu cesse de gratter, sur sa main grande ouverte. Elle lut à voix haute ce qui y était inscrit : — 11 avril-14 H-plage de la Torre del Sol.

— Vous devez être demain à Gerona ?

Nell dodelina : — Absolument.

— Nous y voilà : Bruxelles/Gerona, aujourd’hui 14h05-16h05-18h05 ou alors…

— 14h05 c’est bon !

Alors que l’ancêtre à jets d’encre de Madame N’GO crachotait le feuillet de réservation, Nell se racla à nouveau nerveusement le radius.

— Vilaine éruption !

— Eruption, répéta Nell hébétée ?

— Votre bras, Madame BERGER, votre bras est envahi de points rougeâtres, une petite intoxication alimentaire sûrement. Auriez-vous mangé des huîtres ?

— Ha ! Ha ! des huîtres, des huîtres…

Nell réalisa que ses rires moqueurs avaient vexé Madame N’GO mais, visiblement, elle n’en avait que faire. Elle haussa les épaules et prit congé.

 

Il était aux alentours de 11h15 quand Nell BERGER arriva à Bruxelles Airport. Des brûlures persistantes lui tenaillaient l’estomac. Elle décréta que la faim en était responsable et, contre toute attente, décida d’avaler un copieux déjeuner, non pas à la cafétéria mais au restaurant de l’aéroport. Elle posa, sur la banquette, le seul bagage qu’elle avait emporté : une besace toilée aux poches rebondies. Sans consulter la carte, elle héla un garçon.

— Un plateau de crustacés, de petits crustacés et une bouteille d’eau minérale, je vous prie.

— Tout de suite, Madame.

Elle soupira bruyamment, l’attente lui était insupportable d’autant qu’elle ne pouvait distraire son esprit des démangeaisons qui lui chauffaient l’épiderme. Finalement elle déplia le menu qui traînait sur la table. Son attention fut attirée par un flacon de vinaigre blanc qui dominait le présentoir à épices. Elle s’en saisit, en versa quasiment tout le contenu sur son avant-bras inondant, au passage, copieusement la nappe de coton blanc.

Le garçon, très stylé : — Madame est servie.

Il déposa au centre de la table un plateau empli de crabe, crevettes, bulots et autres mollusques dressés sur un lit de fucus.

— Bon appé… Il ravala ses paroles, déglutit de stupeur.

Une algue brune pendouillait humide sur le menton de la jeune femme. Le visage hagard, elle croquait goulûment une poignée de crevettes telle que, sans les nettoyer. Le serveur, très embarrassé, tourna les talons. Ces manières peu élégantes ne passèrent pas inaperçues. Il régnait une réelle confusion dans la salle. Les clients des tables voisines se répandaient en chuchotements. Une petite phrase incisive fusa : « Cette fille est dégoûtante ! » Sentence qui permit à Nell de retrouver sa lucidité. Elle souffrait depuis toujours d’une intolérance sévère aux fruits de mer ; elle lâcha la pince de crabe qu’elle suçotait. Envahie d’un profond sentiment de dégoût, elle marmonna : « Au nom du ciel que m’arrive-t-il ? Suis-je, à nouveau, en train de perdre la tête ? »

 

Nell BERGER était, depuis quelques mois, suivie par un psy : le Docteur DEGIVES. Dans l’urgence, elle composa son numéro de portable.

— Docteur, c’est exactement comme si l’accident datait d’hier.

— Du calme, Nell. Tout est terminé.

— Merde ! J’ai failli me noyer.

— Oui, mais vous êtes en vie. Dites-moi, que se passe-t-il ?

— Les cauchemars reviennent et depuis ce matin mes réactions sont à nouveau étranges.

— Quel genre de réactions ?

— Bof ! Je sale mon café, j’engloutis une montagne de crustacés, je déserte mon boulot..

— Où êtes-vous ?

— Bruxelles National. J’ai un vol à prendre, Docteur.

— Nell, ne bougez pas !

— J’ai un rendez-vous, Docteur.

— Un rendez-vous ? Avec qui ? Où ? Quand ? Nell vous êtes là ?

— C’était écrit sur son ventre. Ah ! On va embarquer. Je dois raccrocher, je vous rappelle.

 

Torre del Sol, le 11.04.2007, 13H.

 

Il était aux alentours de 13h lorsqu’elle emprunta l’escalier abrupt qui mène à la plage. Il restait moins de soixante minutes avant l’heure fatidique et, bizarrement, Nell ne s’était toujours posée aucune question. Elle était là c’est tout. Un soleil pascal filtrait timidement d’un ciel ennuagé. Il n’avait pas rassemblé large dans la baie. Tout au plus une dizaine de badauds se promenait le long d’une mer froide, agitée. Le ressac se jouait de la quiétude des quelques téméraires allongés sur un sable lourd et humide.

Nell regardait le large avec anxiété. Un bateau de pêche mouillait à quelques dizaines de mètres du rivage. L’effervescence régnait sur le pont, exactement comme ce jour-là. Il y a six mois, c’était hier. Etait-ce une chimère ? Nell avait besoin d’aide, elle composa le numéro de portable du Docteur DEGIVES.

— Le vieux chalutier, droit devant, il tire son grand filet rapiécé et…

— Voulez-vous m’expliquer, Nell ?

— Je vois l’équipage. Ils remontent le filet, le hissent, il foisonne de poissons bleus. Je reconnais le capitaine, un solide gaillard de deux mètres, vous savez, Docteur.

— J’imagine. A présent, Nell que se passe-t-il ?

— Ils arrachent aux mailles, sardines, anchois. Ils frétillent. « Plouf ! Plouf ! » Ils ont rejeté les indésirables.

— Etes-vous sur ce bateau, Nell ?

— Je suis à l’écart. Ils éviscèrent, cela m’écœure.

Le médecin, curieux d’enfin connaître l’origine du traumatisme de sa patiente, questionna :

— Que faites-vous ?

— Je m’agrippe à la rambarde et « Plouf ! »

— Nell, poursuivez, poursuivez !

— Je m’enfonce, légère, dans la grande bleue. Je ne ressens ni la peur, ni le froid, je suis heureuse. Oh ! Une ombrelle démesurée, aérienne et démesurée ondoie au-dessus de ma tête. De larges lignes brisées se dessinent en son centre : lilas, rose, pourpres. Elle libère une pluie de particules luminescentes sur mon visage ; c’est magique ! Dieu du ciel, non ! Non !

— Nell, qu’arrive-t-il ? Vous êtes là ? Non, ne raccro…

Ces souvenirs avaient amplifié l’affreuse migraine qui lui ceinturait le crâne depuis des heures. Elle respirait péniblement et ressentait la désagréable impression d’être en sueur. Elle ôta le pantalon de jogging sous lequel elle avait enfilé un short. Une grimace imprima son dégoût. L’éruption cutanée, apparue la veille sur ses avants-bras, avait évolué. Les pustules s’étaient propagées aux membres inférieurs. Des cuisses aux chevilles sa peau n’était qu’énormes boursouflures allant du rouge écarlate au violet foncé. Elle redoubla d’effort pour ne pas vomir. Elle porta la main à la bouche pour réprimer un haut-le-cœur et courut vers la mer. Elle arriva tout juste à traverser la plage avant de rejeter dans l’eau tout ce qui était dans son estomac. Epuisée, elle s’accorda un moment pour reprendre son souffle. Elle s’assit, ferma les paupières et renifla l’haleine du Zéphyr. Le ressac des vagues la rafraîchit. Elle grattait le sable de ses longs doigts osseux. Elle semblait paisible. Puis, subitement ses mains se figèrent. Pour la première fois, elle se posa des questions : « Mais qu’est-ce que je fais ici ? J’attends quoi ? Qui ? » Elle n’eut pas le temps d’y réfléchir, une douleur vive lui tenailla les entrailles. Une douleur aiguë qui l’obligea à courber le buste. C’était comme si un match de football se jouait dans ses entrailles. Elle croisa les bras sur le bas-ventre. Les douleurs intestinales se firent lancinantes. Elle décida de marcher un peu, les pieds nus, le long du rivage. Les tressaillements reprirent bien plus francs. Elle souleva son t-shirt. Son ventre enflé avait pris une forme surprenante, presque ovale, des bulles y éclataient çà et là.

— Pas toujours, faciles les premiers mois de grossesse, lui lança une dame qui ramassait des petites pierres blanches sur la plage.

— Oh ! Non, c’est juste une indigestion, rétorqua Nell.

Elle ôta sa blouse, son ventre avait repris une forme normale mais son estomac avait triplé de volume. Il se tordait comme s’il voulait se retourner sur lui-même. Elle chercha la dame du regard mais elle avait disparu. Il n’y avait d’ailleurs plus personne sur la plage.

Très agitée, elle avait de plus en plus de mal à respirer. Les battements de son cœur augmentaient de façon spectaculaire. Elle tenta désespérément de vomir à nouveau. Une voix salvatrice perça le silence ; c’était celle de Vanessa, la dame aux pierres blanches.

— Crachez ! Crachez, s’époumona-t-elle.

Et, Nell cracha une masse pâteuse qui lui colla dans la paume ; un étrange mélange visqueux de salive et de poils. D’un index tremblant, elle tâta tout autour de son nombril ; elle ne sentait pas l’écheveau de soie qu’elle avait vu en rêve. Vanessa arbora un sourire évanescent encore nerveux :  —Ouf ! C’est fini ma belle. Que diable aviez-vous avalé ?

— Nooonn !

L’écheveau était là, statique, fixé sous son palais. Elle se racla le gosier, encore et encore, tenta de le déloger avec les doigts : rien ni fit. La peur la taraudait. En état de choc, elle s’écroula.

Vanessa l’aidât à se redresser. Son corps entier frissonnait. La gorge de la malheureuse avait tellement enflé que sa tête semblait directement posée sur ses épaules. Elle suffoquait. Vanessa agrippa ses poignets, lui souleva les bras : — Crachez ! Crachez, répéta-t-elle. Nell tenta de rejeter ce qui lui comprimait l’œsophage. Epuisée, elle faillit abandonner.

— Ouvrez la bouche bien grande que je puisse voir dans votre gorge, je suis infirmière.

Nell sortit la langue déjà violette. Une odeur infecte fouetta les narines de l’infirmière. Elle faillit vomir pourtant elle était habituée aux odeurs fortes mais là cette puanteur dépassait tout ce qu’elle avait pu sentir auparavant.

— Oui, c’est... Il y a quelque chose là dans le fond de votre gorge.

L’infirmière dégagea, du pouce et de l’index, un morceau de peau gluante, imprégnée de sang qui obstruait le pharynx.

— Sainte Mère de Dieu ! C’est quoi cette chose, un bout de…De membrane ? Toussez, toussez, il faut tout sortir !

Nell expulsa une espèce de boulette flasque qui roula le long de son corps. Vanessa, affolée, ne s’en préoccupa pas. La jeune femme, à la limite de l’asphyxie, se bavait dessus. Dans un sursaut d’énergie, elle vomit le reste de la membrane. Une masse ovale gluante, formée de deux lobes accolés l’un à l’autre, qui lui colla au visage. C’était comme si sa tête se retrouvait prisonnière d’un sac plastique. Les mouvements spasmodiques de ses lèvres traduisaient une nouvelle détresse respiratoire. L’infirmière réalisa qu’il s’agissait d’un tissu placentaire. Saisie d’un sentiment de dégoût, elle frissonna. Une sensation surprenante qui lui était devenue étrangère depuis bien longtemps. Elle détourna la tête : — O ciel ! On a beau être blindée. Ses joues étaient écarlates, de grosses gouttes de sueur suintaient sur son front quand, d’un geste machinal, elle délivra la jeune femme.

 

Nell haletait. Son rythme respiratoire était saccadé, précipité, elle écumait encore. Terrorisée, elle tenta de bouger le bras, la main, les doigts ; peine perdure ses membres étaient raides. Alors elle obliqua le regard vers son flanc gauche, là où cette boule visqueuse s’était accrochée. L’infirmière voulut minimiser : — Bah ! Une glaire, je vous en débarrasse.

Vanessa ne savait pas ce qu’était ce truc mais sûrement pas une mucosité. Elle le titilla à l’aide d’un bâtonnet. La chose, collée à la peau de Nell telle une ventouse, remua. Excédée, elle agaça franchement l’intrus du bout de bois : — Bordel ! C’est vivant, c’est quoi cette chose ?

La créature ouvrit le voile qui recouvrait un œil émeraude perdu au milieu de la masse gélatineuse. D’une contraction musculaire, les tentacules aux bouts desquels se dessinaient deux petits doigts humains, libérèrent le poison.

Une méduse, une méduse… Elle m’a piquée, hurla Vanessa. Cette saloperie ne vivra pas bien longtemps hors de l’eau, certifia-t-elle avant de s’affaler, paralysée mais consciente.

 

Nell sut alors avec qui elle avait rendez-vous ; la chose. Celle furtivement aperçue le jour de l’accident, celle qui ce jour-là émit une pluie de spermatozoïdes sur son visage, celle qui subitement fit verser la magie dans l’horreur : l’ombrelle, la méduse géante.

 

Un épais tentacule de plus de trente mètres de long émergea des flots ; le mâle venait chercher son petit. Son bras s’enroula comme une caresse autour de la cheville de la jeune femme et l’entraîna à son rendez-vous avec la mort.  

 

 


 

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22 janvier 2009 4 22 /01 /janvier /2009 10:27


Dans la foulée du concours de nouvelles organisé, tous les ans, par la Communauté française dans le cadre de la "Fureur de lire", la maison d'éditions Chloé des Lys a fait appel à textes en vue de mettre sous presse un recueil collectif de 70 pages auquel j'ai participé avec plusieurs auteurs de la maison. En 2008, le thème était "Révolution". J'ai choisi de mettre à l'honneur le poète andalou Frederico Garcia Lorca (mon texte ci-dessous) :



Nouvelle lune.                                                                          Liège, le 20 mai 2008

Cher Santiago,


J’ai encore rêvé du ménestrel de Grenade. Je crois que la nouvelle lune n’y est pas étrangère. Je ne puis résister à l’envie de prendre la plume ; je dois sauvegarder l’émotion.


« Rebondie, métallique, la lune abreuve le soir d’une clarté opaline. Elle se joue du lierre qui s’étale sur le mur noirci de poussier du terril. Elle déploie les bras. J’étreins l’oreiller. Je navigue entre désir et douleur. Je sais qu’à nouveau elle m’envolera dans vos campagnes inondées de soleil, dans l’histoire où la terre s’embrase. Dans le chaos où tous deux vous étiez, où je ne suis que fantôme. Ici, le ciel marine est plus bas comme s’il voulait laisser la vedette aux hanches argentées de son hôte. De l’autre côté de la ruelle imprégnée de musique, j’attends. Ses fenêtres sont grandes ouvertes. J’espère l’instant magique où je surprendrai son corps. Je soupire. Le besoin viscéral de le matérialiser me tenaille. Muse des poètes, fais venir au balcon ton seigneur andalou ! Le gramophone tourne. Il chante d’une voix suave. Crescendo, les notes sanguines, inspirées par Satan s’emballent. L’une contre l’autre ses mains frappent plus fort. Le torse glabre, cuivré, il danse avec l’élégance innée qui appartient à ses pairs. Il rit de ses dents blanches. Son regard sombre est plus brillant que la nuit. Chante mon ténébreux amour ! Chante avant que s’évanouisse la lune ! Nuit maîtresse, prolifique, je bouts du désir ardent de retarder ton agonie. Garde mon corps en sueur dans tes draps de rêveries ! Sursois à l’aube cruelle et son linceul de cauchemars ! Déjà je ressens la menace : elles arrivent, les horribles figures de la Guardia. J’entends le bruit sourd des sabots claquer sur les chemins de terre. Les coursiers du général arrivent, toute l’imbécillité de la force brutale contenue sous leur uniforme de drap vert. Ils veulent son sang coulant sur la terre. Pauvres abrutis ! Comme si des balles débarrasseraient la folie tyrannique des mots du génie. La haine embrase mes entrailles. Mon regard hostile cherche en vain parade. Spectatrice stérile, j’enrage ! Oh ! Dieu du ciel, ton livre de messe n’a-t-il suffisamment persécuté son âme ? Faut-il que tu les laisses prendre son sang, celui des chemises de la liberté, celui des guitares de flamenco, celui de Federico ? Aide-moi, divinité de l’Espagne ! Empale ces corbeaux de tes cornes acérées ! Ils ont attendu l’aurore pour l’emmener. Déjà je ne vois plus que son ombre altière, sans insolence. Il s’en va escorté du noir chacal. Dans un monstrueux silence, ils ont pris Federico, sur sa terre grenadine. Mulets, oliviers et orangers amers murmurent à la vigne de tarir la vendange. La révolte qui gronde n’est rien à côté de celle qui gouverne chacune des parties de mon être. “Vous ne savez pas ce que vous faites ! Mais moi, je ne vous pardonnerai jamais ! ” Je hurle si fort que je m’éveille. »


Voilà, mon tendre ami, je t’envoie mon rêve. Ils disent que Federico est mort par un ciel sans lune ; ils mentent. Toi, tu sais qu’elle était là pour lui, vibrant amant. Son sang est à elle. Elle l’a fait couler sur la terre, dans le fleuve. Et, les eaux grises du Guadalquivir l’ont charrié par-delà les murs blancs de l’Espagne.


Le matin est électrique, chargé des révolutions de ma nuit. L’écriture, comme toujours est mon exutoire, elle apaise ma colère. Sur le chevet, je saisis sa « Romance gitane ». J’ai arrêté mon choix. Demain, niant le silence de l’Education nationale, je leur lirai à voix haute « La femme adultère ». Mais avant je leur parlerai de lui ; ils ne le connaissent pas. Ils vont l’adorer, on est rebelle à 17 ans.


Je compte passer l’été à Fuente Vaqueros. Je serai là pour ton quatre-vingt-dixième anniversaire. A l’ombre de l’amandier, tu me raconteras encore les silences de votre amour. Moi, j’attendrai la nouvelle lune...                                                   Besos cielito lindo, Jeanne.




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16 janvier 2009 5 16 /01 /janvier /2009 09:22

Le coursier.


Ce matin-là, l’hiver crachotait, dans un sursaut d’orgueil, quelques tardives giboulées. Etait-ce vraiment le bon moment pour, à nouveau, harceler Jack ? Peut-être pas non, mais au seuil des fêtes de Pâques, le redoux finirait bien par s’installer. Et puis, cette fois, j’avais un plan. Insidieusement, je lui avais concocté un copieux petit-déjeuner. Jack adore manger et prendre son temps le matin ; je lui répète souvent qu’il aurait dû naître outre-Manche. 


Il se leva un peu plus tard qu’à l’habitude ce qui me laissa le temps de fignoler. Des odeurs de café et de cuisine embaumaient l’espace quand il fit son apparition. Comment louper Jack, le matin? Ce jour-là, il s’était sans doute surpassé ; un pantalon de pyjama orangé, un t-shirt bleu clair trop serré pour dérober sa confortable bedaine, des cheveux en bataille et, plus que tout, le flamboyant vert anglais de nouvelles espadrilles le rendaient, disons, particulièrement burlesque. Bijou, qui n’avait eu cesse de se lécher et de tourner en rond se réfugia sous la table. Je ne pus dissimuler un sourire ironique. Jack posa le menton sur mon épaule, regarda, avec avidité, crépiter le bacon dans la poêle, claqua ses grandes mains l’une contre l’autre.

 

— Miam ! C’est bombance ce matin, choupinette.

Il dressa les sourcils, plissa le front apparemment embarrassé : — Que se passe-t-il ? C’est un jour spécial, aujourd’hui ?

La mine rieuse, j’eus envie de le titiller : — Oh ! voyons voir…

Il restait là dans son accoutrement grotesque, tout penaud, le teint blême, la bouche en cul-de-poule.

— Non mon gros, c’est pas notre anniversaire de mariage. C’est une surprise, juste une surprise, répondis-je dans un éclat de rire spontané.

Il reprit des couleurs. — Fi ! Vilaine musicienne !

Apaisé, il balaya du regard le plan de travail ; un panier d’osier, débordant de ses viennoiseries préférées, y était en évidence. Il voulut, au passage, faucher un pain chocolat ; je l’en empêchai. L’air boudeur, il traîna les pieds jusqu’au coin à manger. Il s’assit sur l’un des tabourets, se frotta le ventre comme pour faire patienter son estomac qui gargouillait sans doute depuis un moment. Il me semblait l’entendre penser : « Allez hop ! on se presse ! »

Je déposai, sur la nappe de coton blanc, une assiette de belle taille emplie de trois œufs et de quatre à cinq tranches de lard. Il entama promptement son plat alors que, la mort dans l’âme, je me contentai d’un yogourt allégé.

 

— Quel temps de chien, ce matin !

— Oui, mais la météo annonce une nette amélioration, lui annonçai-je mensongèrement.

— Hum ! Tu crois vraiment ?

— Oui, oui, et tant qu’à faire j’aimerais te reparler de mon projet.

— Projet, projet ? interrogea-t-il avec désinvolture.

— Ben ! Tu sais celui de l’an passé.

— Chris, passe-moi un…, réclama-t-il en pointant du doigt le panier d’osier.

Agacée, je déménageai le panier au centre de la table. Il ne me prêtait pas l’attention que j’espérais. Je crois que l’essentiel de ses pensées aurait pu prendre place dans une bulle de B.D. : une farandole de pâtisseries ! Il ajusta une paire de lunettes sur son nez, entama le croissant, avant de déplier son journal.

 

— Jack, mon projet !

— Oh ! pitié, tu ne vas pas recommencer ! Pour l’amour du ciel quand comprendras-tu que cela est tout juste pas possible dans la propriété. Ce genre de truc va complètement bousiller l’esthétisme du jardin, baragouina-t-il.


La propriété! Oui, effectivement nous vivons dans une grande maison qui bouleverse les perceptions usuelles de l’espace ; une espèce de symbole graphique parmi les maisons modestes, anonymes et nostalgiques d’une ancienne commune minière. Jack avait, bien entendu, dessiné himself les plans de cette construction de verre et d’acier ; il est architecte. A chaque fois, il se délecte comme un enfant du regard interrogatif des passants : « Est-ce une maison, un chef d’œuvre de l’architecture design, un entrepôt? » Je l’aime aussi cette maison, un peu trop peut-être ? Jack gagne suffisamment bien sa vie pour me permettre d’être « femme au foyer » comme on dit. Je passe donc la plus grande partie de mon temps à astiquer, bichonner mon intérieur. Je ne me lamente pas, j’adore cela surtout la déco. Mais je dois bien admettre que j’ai aussi une fâcheuse propension à trop vouloir changer, ajouter, retirer : être en travaux perpétuels quoi ! Alors, dès que le mot “projet” résonne aux oreilles de Jack, il a, lui, une fâcheuse propension à se fermer comme une huître. 


— Jack, veux-tu me prêter attention une petite minute. J’ai demandé une étude à un paysagiste et…

Jack faillit s’étrangler, il toussotait :— Ben ! ça alors ! Je te rappelle quand même que je suis architecte.

— Oui mais cela fait un an que j’attends et rien, aucun début d’esquisse, pas même l’ombre d’une idée.

Il haussa les épaules. J’étalai le croquis sur la table.

— Regarde, ce sont des poteaux rétractables exactement comme ceux qui protègent certains emplacements de parking. Un simple anneau soudé sur la partie haute des poteaux permet leur levage, un dévidoir de cordes automatique et le tour est joué ; un séchoir extérieur astucieux et pratique.

 

Jack venait de tremper un morceau de sucre dans le café et le suçait bruyamment ce qui eut le don de m’irriter.

— Jack, cesse de téter, ce…Une fois rétractés seuls deux petits carrés métalliques restent apparents sur la pelouse. Et hop ! ni vu ni connu !

— Hum ! Cela me semble intéressant. Mais…Oh !merde !

Le canard venait de se fendre. Il retomba dans le bol de café éclaboussant le t-shirt bleu clair et la nappe blanche déjà parsemée de miettes et le croquis. Je lui décochai un léger coup de pied sur le tibia. Il grimaça non parce qu’il venait de perdre une espadrille sous la table mais parce que j’avais écarté le panier de victuailles suffisamment loin pour qu’il ne puisse plus l’atteindre.

— Alors ! c’est d’accord pour ma corde à linge ?

Il dodelina et ne trouva rien d’autre à dire que : — Bah ! ce que femme veut ! 


Deux semaines plus tard, j’avais mon nouveau jouet. Comme maman et grand-maman l’avaient fait avant moi, je décidai que le lundi serait le jour de la lessive. Celui-là était radieux, enfin presque, seuls quelques petits nuages blancs pommelaient un ciel clair. Une manne sous le bras, je m’apprêtai, avec un enthousiasme perceptible, à étendre ma première cordée. Je posai le panier sur la pelouse. Les senteurs particulières du linge fraîchement essoré s’en exhalaient. Accroupie au-dessus du panier, je humai, à pleins poumons, une taie d’oreiller et de vieux souvenirs refirent surface. Ceux d’une gamine haute comme trois reinettes qui slalomait entre les draps de lit immaculés alors que grand-mère discutait avec les voisins. Je ne sais plus trop qui a écrit que « Pour faire vibrer les cordes du cœur, les odeurs sont plus sûres que ce que l’on voit ou ce que l’on entend », en tous les cas il avait bigrement raison.


Je secouai, deux à trois fois, la taie, saisis, dans la poche de mon tablier, deux pinces en bois toutes neuves. Je dressai mon nez saturé de taches de rousseur vers la corde et…Oh ! Horreur et damnation ! Deux pattes étaient accrochées au fil de plastique. Des pattes puissantes aux orteils démesurés par rapport à la taille de ce…De ce quoi ? Je n’en savais rien ! Je n’ai jamais su ! Je ne trouvai rien d’autre à dire à cet indésirable que « Ouste ! Ouste ! » Bizarrement, avant de prendre son envol, l’oiseau me toisa, l’espace de quelques secondes, de son regard charbonneux cerné d’un jaune violent. « Brrr ! » j’en eus la chair de poule. Je ne savais pas trop pourquoi j’eus le pressentiment étrange que je n’en avais pas fini avec lui. J’étirai les draps sur la corde mais l’engouement avait disparu. Je me demandais où était Bijou ? Probablement vautrée dans le sofa.


Cet oiseau noir m’avait traumatisée. Je décidai de récupérer un moment au salon en compagnie d’un café bien serré et de Bijou : une chatte Angora, d’un blanc lys nacré comme une perle d’Akoya avec un regard cristallin absolument sublime.

— Bah ! Bijou, tu n’es plus la fringante chasseresse que j’ai connue ! Tu es encore plus embourgeoisée que ton maître.

Elle m’adressa un miaulement qui naviguait entre désolation et désinvolture.

— Allez bon ! Viens ma grosse, je te fais un câlin.

Je me sentais lasse et le canapé était bien confortable. J’avais envie de me laisser doucement emporter dans le domaine des songes. Un bruit inhabituel, en provenance de la cuisine, contraria mes desseins. Je tendis l’oreille. C’était comme si quelqu’un tapotait la vitre du bout des doigts. « Tiens ! La voisine ? Sans doute aura-t-elle emprunté le passage latéral ? »

— Oui ! j’arrive, j’a…


Mes yeux s’arrondirent à en sortir de leur orbite. Je demeurai là, bouche bée à examiner ma fenêtre emplie de salissures. Des traces blanchâtres régulières comme des doubles parenthèses et des traînées de points de suspension imprimaient toute la vitre.

— Mais… C’est quoi ce machin ?

Pas le temps même d’imaginer un semblant de réponse, le cliquetis, avec ténacité, troublait à nouveau la quiétude de ma maison. Il semblait cette fois provenir du bureau de Jack. Je m’y dirigeai à pas de loup, poussai le bout du nez par l’entrebâillement de la porte.

— Vade retro, satanas ! L’oiseau noir !

Il becquetait avec hargne, volait contre toute la baie vitrée en y laissant les mêmes fâcheuses salissures que dans la cuisine. Mon sang ne fit qu’un tour, je fis, sans ménagement, irruption dans la pièce et m’agitai, les bras grands ouverts, à la façon d’un épouvantail. Il déguerpit.


Je pestai. J’avais intérêt à nettoyer avant le retour de Jack sans quoi il allait allègrement imputer ce désastre à la présence de ma corde à linge. Munie de tout l’attirail du « corps des balais », je m’apprêtais à œuvrer quand un cri bref du genre « pistiè » me fit dresser les cheveux sur la tête. Gonflé, l’animal était perché sur mon fil ; ma corde à linge. Son répertoire vocal se fit plus prolifique : « pistiou dèdèdè, pistiou » et, comme s’il voulait me narguer, expulsa de la fiente sur mes draps. Emportée par la fureur, je cavalai sur la pelouse, brandissant un manche de brosse. « Vas-tu décamper salopard ! » Effarouché, il disparut.


Perplexe, je me demandais à quelle espèce appartenait cet oiseau. Tout ce que je pouvais en dire était qu’il ne s’agissait ni d’un rapace ni d’un moineau. J’ai toujours été franchement nullissime en la matière ce qui m’a d’ailleurs valu le plus inutile, le plus moche, le plus indésirable des cadeaux de Noël. J’avais dix ans, il y a un siècle. Tante « Harpagonne » avait décrété que s’il fallait sortir des pièces de sa cassette, elles devaient contribuer à parfaire mes connaissances. D’où, sous le sapin, le bouquin dont la couverture glauque était, à elle seule, de nature à me donner la nausée. « Les oiseaux de Belgique » titrait-il. L’intérieur n’était qu’imagerie que l’on obtenait, à l’époque, en troquant des points découpés sur toutes sortes de produits alimentaires. Mésanges, chardonnerets, serins et autres s’en partageaient la soixantaine de feuillets. Un livre franchement déprimant probablement à l’origine de l’inimitié que m’inspirent les oiseaux. Ce livre allait finalement peut-être m’aider à déterminer l’espèce de mon visiteur. Mais où avais-je bien pu ranger cette horreur ? Probablement au grenier dans un carton ou l’autre ?

 


J’ouvris trois cartons et bingo : il était bien là, dans sa couverture glauque aux lettres dorées un peu passées. J’en survolai, si je peux m’exprimer ainsi, le contenu. « Bof ! C’est bien ce que je pensais ; tous pareils ces oiseaux. Chris ! Applique-toi, regarde mieux, sans quoi jamais tu ne confondras ton intrus dans ce bottin. » J’examinai un peu plus assidûment les différentes images. Je reconnaissais très bien les rapaces à leur face aplatie mais pour le reste ! Désespérant ! Ce livre était décidément désespérant ! Je consultai rapidement ma montre ; elle indiquait 18H, Jack allait rentrer. Je rangeai le livre dans son carton. 


Nous passâmes une soirée tranquille. Tandis que jack entamait son second bouquin de la semaine, je me laissais bercer par une délicate sonate de Mozart.


« — Oui Jack, je sais que c’est déjà assez compliqué pour toi ! Je vais fumer dehors. »

Bijou est à mes trousses. La soirée et drôlement fraîche ; je relève mon col. Oh tant pis ! Je vais quand même me poser un instant sur le banc. Bijou m’adresse en regard envieux, sa tête verse de côté, il bondit, s’étale sur mes genoux. J’allume une cigarette. Je savoure une première bouffée.

« Quelle folle journée, n’est-ce pas Bijou ? Il doit probablement nicher dans le hêtre ? Qu’en penses-tu ma grosse ? T’en as rien à foutre hein ! » 

Je ferme les yeux, je suis bien. Bijou se frotte le museau entre les pattes, elle est bien elle aussi. Tiens ! son manège cesse. Elle redresse la tête, son corps se raidit comme un bout de bois vert. Je sens ses griffes me labourer les cuisses. Les babines retroussées, elle crache.

« Que se passe-t-il ? Tu as entendu quelque chose ? Moi aussi, c’était comme un bruissement d’… »

Instinctivement je lève les yeux. Misère ! Je lâche le mégot. Mon corps se raidit à son tour. Ils sont là ! Sur le fil, une douzaine de cernes jaunes, immobiles, attentifs. Ils guettent. Qu’attendent-ils ? Que je bouge ? Oui ! C’est cela, ils attendent que je bouge pour donner l’assaut, pour me picorer la tête, le visage jusqu’à ce qu’il ne soit plus que bouillie.

« Vous n’avez rien pigé, bougres de cervelets ! Elle va vous étriper. Attaque ! Bijou attaque ! »


— Chris ! Chris, réveille-toi, bon sang ! Tu as fait un cauchemar, hurla Jack en me secouant comme un prunier. 


Au petit matin, un bruit désormais familier me perça les oreilles. L’horrible sonnerie du réveil matin prenait des airs de neuvième de Beethoven comparé à cet agaçant cliquetis. Il était là, et pas bien loin ; à la fenêtre de la chambre contiguë à la nôtre, sans doute. Dieu merci, Jack n’a pas le sommeil léger. J’avais quand même intérêt à écarter cette enflure avant qu’il ne finisse par l’éveiller. Enervée, je bondis du lit. Je tentai, en vain, d’emmener la chatte dans le jardin. Elle refusa avec obstination. Je rabattis donc seule l’oiseau vers le hêtre. Bijou, en posture assise derrière la vitre du salon, fixait, les yeux grands ouverts, la cime de l’arbre. Elle remuait frénétiquement la queue et, bizarrement des claquements récurrents de mâchoires semblaient vouloir dire : « Va-t-en ! »

Je dressai rapidement la table et pris soin de garder le store baissé ; la fenêtre de la cuisine était, à nouveau, dans un état catastrophique. Jack avala un premier croissant.

— Je prendrais bien un autre bol de café, demanda-t-il un peu déçu que je n’y ai pas songé.

Moi, je ne pensais qu’à l’intrus, espérant qu’il garde sa position sur le hêtre.

— Dis donc Jack, il est déjà 8H30.

— Tu es bien pressée de me voir partir, ce matin.

— Penses-tu !

— Attendrais-tu de la visite ?

Je souris intérieurement en songeant « Tu ne penses pas si bien dire. »

— Non, mais toi, grand distrait, tu as un rendez-vous important , tu m’en as parlé hier.

— Oh ! Dieu du ciel oui ! dit-il en absorbant une dernière gorgée de café.


« Ouf ! il est parti. A présent à nous deux ! » Je m’empressai de lever le store. A l’affût, immobiles mais emplis d’arrogance, dix grammes de plumes noires et brillantes trônaient sur ma corde à linge.

— Que veux-tu, hurlai-je en brandissant l’index ?

Il changea d’observatoire, préférant au fil, la cime d’un conifère.

— Où te crois-tu ? Dans un remake d’Hitchcock ? Je ne suis pas Tippi Hedren, mon petit père. Je t’aurai !

Une nuit perturbée m’avait aidée à imaginer une riposte. J’enfilai sur des cordelettes des carrés de papier aluminium et les tendis à travers toutes les fenêtres de la façade arrière. Ensuite, je descendis au sous-sol où devait encore traîner le piège. Une cage que Jack avait acquise, quelques années auparavant, afin de tenir en échec une population de pigeons qui avait élu domicile sur notre toiture. Bijou couinait entre mes jambes. Bon sang ! Cette chatte était plus excitée que moi. « Lâche moi, veux-tu Bijou ! » Elle s’engouffra, par la chatière, dans la remise contiguë au garage. « Ouf ! bon débarras ! » Je fouillais la grande armoire métallique. La cage, un peu rouillée, était toujours là. Maintenant, il fallait songer à appâter le piège et je n’avais aucune idée de ce que j’allais y mettre. De quoi se nourrissait cet oiseau ? Mon visage s’éclaira d’un sourire malicieux ; quelques grains de maïs devraient faire l’affaire. Je me sentais heureuse comme un gosse qui reçoit un joujou. J’étais prête à mettre en place mon dispositif défensif lorsque mon regard se posa sur un ancien coffre dans lequel j’avais conservé quelques trésors de mon enfance : figurines des héros de l’époque, chars, camions miniatures et une vieille carabine à plomb, j’étais autrefois un vrai garçon manqué. J’en soulevai le lourd couvercle, regardai l’arme avec insistance, hésitai un bref instant puis la saisis avec la ferme intention de m’en servir. Bijou bondit de la remise comme un diable hors d’une boîte. Toutes griffes dehors, elle se suspendit à la jambe de mon pantalon. Elle miaulait à en perdre haleine. « Oh ! minute papillon. Oui on va l’avoir ce foutu passereau. »


En embuscade depuis plus de deux heures, à la tabatière du grenier, je n’avais pas vu l’ombre d’une plume. J’avais envie d’un café et plus encore d’assouvir un inavouable déficit de nicotine. Bijou voyageait entre mes jambes. « Hé, je suis là ! » semblaient vouloir dire des miaulements répétés. « Ok Bijou ! On fait une pause. ». Je m’arrêtai net dans la cage d’escaliers. Mon sang ne fit qu’un tour. Je n’en croyais pas mes oreilles mais je l’entendais picorer. J’avais besoin de reprendre mon calme. Je pris trois à quatre profondes respirations. Posément je fis le tour de toutes les pièces du rez-de-chaussée. Toutes les vitres étaient propres et pourtant il était là quelque part. Tant pis j’avais décidément trop envie d’une cigarette. J’aspirai une première bouffée sous la hotte de la cuisine ; sans quoi Jack, qui venait juste d’arrêter de fumer, ne se serait pas privé de me houspiller. Mon plaisir était palpable mais de courte durée. « Pistiè, pistiè, pistiè ». Je me dressai sur la pointe des pieds. C’était extraordinaire, juché sur la clinche de la porte, il picorait le châssis. « Mais c’est pas possible ! Tu veux entrer chez moi maintenant. Qui… »


— Chris, que fais-tu ? Tu parles toute seule, à présent ! ânonna Jack.

J’en frissonnai des pieds à la tête. Que faisait-il à la maison à cette heure ? Il ne faillait pas qu’il remarque l’arsenal de guerre déployé dans le jardin. Je déboulai dans le hall, arborai un grand sourire pour masquer mon émoi.

— Tiens ! Que… Que fais-tu là Jack ? Aurais-tu oublié quelque chose ?

Apparemment pressé, le tuyau d’une pipe éteinte entre les dents, il marmonna et s’engouffra dans le bureau. Je lui emboîtai le pas.

— Quoi ? Je n’ai rien compris.

— Mon portable. Où ai-je bien pu abandonner ce foutu téléphone ? Dis donc, tu as un air bizarre, ma petite. Me cacherais-tu quelque chose ?

— Hum ! non, non.

— Chris ?

— Ben oui ! J’ai quelques soucis.

— Soucis ?

— Oui, avec un oiseau.

— Avec un oiseau ? Chris, tu m’agaces. Dois-je te tirer les vers du nez ?

— Depuis deux jours, il attaque notre maison ; enfin, les vitres.

— C’est évidemment à cause de ces foutus fils à linge, affirma-t-il d’un ton frisant l’ironie.

— Euh ! Non, je ne pense pas. C’est un futé et il…

— Chris, je plaisante. En fait, cet oiseau est plus stressé que toi.

— Comment cela ?

— J’admets, c’est plutôt rare mais il arrive que quand un oiseau voit son reflet dans une vitre, il pense que c’est un concurrent alors il attaque.

— Ah non ! Jack cela n’est pas aussi simple. Il veut entrer, il veut quelque chose. Je ne lui laisserai pas prendre ce qu’il est venu chercher.

— Ha ! ha ! Allons bon, choupinette, un peu de sérieux ; il n’y a pas de George Stark, ici. Sinon dans la bibliothèque ! ajouta-t-il sans pouvoir contenir un rire franc. Ah ! Je te tiens foutu téléphone !

— George Stark ?

— Dieu du ciel ! Ton intérêt littéraire est sidérant, Choupinette. Sur la 3ème étagère, un livre intitulé “La part des ténèbres”, tu devrais y jeter un œil.

— Qui a écrit cela ?

— Le maître, ma chérie, le maître. Je suis à la bourre, je file. Bonne lecture !


« Bonne lecture, bonne lecture ! J’ai horreur de lire. Hum ! 3ème étagère. Ah ! voici, “La part des ténèbres - Stephen King.” Oh zut ! cinq cent quarante trois pages. » Je soufflai bruyamment. De quoi il parle, ce bouquin ? Machinalement je me mis à lire, à haute voix, la quatrième de couverture :


“Tu croyais pouvoir te débarrasser de moi. Tu pensais qu’avec un enterrement bidon pour mes fans et pour la presse, tout serait réglé. Tu disais : Ce n’est qu’un pseudonyme, il n’existe même pas. Tu te disais : Fini George Stark, maintenant consacrons-nous à la vraie littérature… Pauvre naïf ! Ca a dû te faire un choc quand tu as vu la fausse tombe grande ouverte, hein ? Et cette série de meurtres abominables ? Exactement comme dans nos romans ! Sauf que cette fois, c’est réel, bien réel.

Non, ne t’imagine pas que tu vas pouvoir si facilement te débarrasser de moi. Je suis ton double, ta part des ténèbres…. Et j’aurai ta peau !”

« Fichtre ! Terrible ce résumé ! Qui est-il ce George Stark ? »

Je balayai du revers de la main les indésirables qui traînaient sur le bureau de Jack et entamai, avec curiosité, la lecture de ce bouquin. D’emblée, les écrits de Stephen King m’hypnotisèrent. Plus les chapitres défilaient plus un plaisir inédit suppléait le désir de connaître la suite.


Six heures plus tard. J’étais toujours dans la même position quand je refermai la couverture sur le livre. Epoustouflant, des meurtres d’une violence incroyable, une âme tourmentée mais plus que tout des moineaux psychopompes ; ceux qui viennent chercher l’âme des morts vivants : l’âme de George Stark. Un grand sourire éclaira mon visage. Je soupirai : « psychopompes ! psychopompes ! Pfut ! Jack a raison, il n’y a pas de George Stark ici. » Je rangeai le bouquin, 3ème étagère. Je m’accroupis à côté de Bijou qui ne s’était pas éloignée de la porte-fenêtre. Le ciel, dangereusement obscurci, mûrissait un orage imminent. Des éclairs disparates illuminaient le jardin. Puis, un flash plus puissant isola une image fugitive : la silhouette recroquevillée, sur le fil à linge, de l’oiseau noir. Ses yeux cernés de jaune ne se détachaient pas de Bijou. Nerveusement, la chatte se mit à balayer du flanc la baie vitrée. Ses miaulements étaient saccadés et perçants. Les nuages crevèrent en grosses gouttes. La pluie claquait sur la vitre avec force. Le dos de la chatte se bomba, ses miaulements se firent stridents, déchirants. Elle se mit à cracher. L’oiseau noir s’envola. « Bien joué, Bijou ! Cette fois je crois que l’on ne le reverra pas de… »

 


Un claquement agressif à la fenêtre me fit comprendre qu’il était toujours là et qu’il n’abandonnerai pas la partie. L’oiseau noir se mit à taper, taper contre la vitre au rythme des grondements du tonnerre. L’orage, au-dessus de nous, semblait être son allié. Ce jeu installa une ambiance oppressante, dramatique. Un souffle de vent, inspiré par Satan, battit violemment la porte. Les vantaux s’ouvrirent. Les griffes acérées de l’oiseau happèrent Bijou. Sur le pas de la porte-fenêtre, les yeux exorbités, j’avais peine à comprendre ce qui arrivait. L’oiseau emportait ma chatte dans les airs et moi, je ne tentai rien. J’étais figée, inerte, spectatrice impassible.

 


Je ne les voyais plus mais je sentais qu’ils étaient là, sans consistance, perdus dans le mystère d’un ciel peuplé de tonnerres étouffés. Eole avait apaisé sa colère et il ne pleuvait plus. Doucement, une masse informe d’un blanc lys pur imprima le ciel marine. C’était une espèce de nébuleuse, ses nuances opalines flottaient dans les airs. Ses contours d’abord  indécis se firent de plus en plus précis ; généreux, rebondis comme ceux d’un félin, comme ceux d’un chat, comme ceux de Bijou. Elle était calme, son regard cristallin dégageait une sérénité exquise. Les paupières mi-closes, elle semblait vouloir me dire quelque chose. J’hallucinais ou étais-je dans un état de conscience modifiée ?

 


Transportée hors du monde, je naviguais entre effroi et béatitude lorsque subitement les éléments extérieurs se déchaînèrent à nouveau, annonçant la menace. Une autre masse donna vie au corps ébène de l’oiseau. Et le noir gomma le blanc, effaça chacune des formes rebondies de la chatte. Le blanc s’estompa paisiblement jusqu’à l’agonie. Bijou s’était décomposée

.

Un ultime grondement déchira le ciel puis plus rien que du noir et la pluie purificatrice qui tombait à verse. Le réel avait-il repris ses droits ? Sur le fil à linge, deux petites taches d’un jaune triomphant, celui des cernes du coursier des ténèbres, semblèrent m’adresser un salut amical.

 


Soulagée, envahie de la même sérénité que Bijou, je me dirigeai comme un automate au sous-sol. Et, pour la première fois, j’entendis des petits « miaou, miaou » derrière la porte de la remise. Ils se serraient les uns contre les autres. Trois magnifiques petites boules de poils d’un blanc lys nacré. Incrédule mais apaisée j’emmenai les chatons. J’avais hâte de prévenir Jack. Je composai son numéro de portable.

 


— Jack, l’oiseau a pris Bijou !

— Chris, calme-toi ; Qu’est-ce que tu racontes ?

— Il a pris Bijou, je te dis !

— Choupinette, Bijou est morte. Tu sais que je l’ai enterrée avant hier sous le hêtre.

— Oui, je sais Jack mais il a pris son âme.

— Qu’est-ce que tu racontes, Chris ?

— Qu’elle était toujours là avec moi. Elle voulait que je les trouve, Jack.

— Chris es-tu en train de perdre la raison ? Que tu trouves quoi, bon sang ? Ah ! Je comprends, tu as lu le bouquin de Stephen King, n’est-ce pas ? Tu t’es assoupie et tu as rêvé, c’est tout. Chris ? Chris, tu es là ?

— Ses petits, Jack, ses petits…Trois petites perles d’Akoya.


Immobile, abêtie, j’avais abandonné le cornet du téléphone sur le bureau. Dans le mélange d’empreintes et de saletés laissées sur la vitre se dessinaient des lettres ; les lettres du mot « coursier ! »











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Published by Chantal ADAM
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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 16:03

Extracto del libro "El chacal del Priorat".

« Vilella Baixa, 6 de julio de 2004.

Aprovechando la frescura de la aurora, en un paisaje todo terrazas plantadas de olivos, Camacho esperaba en el banco al extremo del camino empedrado. Escrutó el cielo. Cerúleo, sin una nube, auguró de nuevo una jornada asfixiante. Suspiró. A los setenta y cinco años, soportaba mal el calor agobiante que castigaba desde hacía unos días. Consultó su reloj “Ella no vendrá esta mañana”, pensó, y suspiró de nuevo. Pensativo, curvó la espalda y removió con su bastón la tierra roja, volviendo una mirada insistente, justo detrás de él, hacia la aldea de Vilella Baixa, incrustada al pie de la Sierra del Montsant. Los viejos muros de piedra, las altas casas que se asoman sobre el torrente de Escaladei, los callejones empinados que se entrelazan, la fuente plantada en el centro de la placita reavivaban siempre recuerdos dulceamargos para él. Las risas juveniles de Soledad resonaban en su cabeza.

Había amado a Soledad Rovira con la despreo-cupación de la adolescencia, ignorando la imminencia de la separación y su carga de frustraciones. El viejo Rovira había decidido que su hija se casara con José Melero, porque tenía una quesería y varias hectáreas de olivos a la salida del pueblo.

Camacho Morlando no poseía más que un buen físico e inteligencia. Soledad se casó con Melero. Camacho jamás se casó con nadie. Se exilió a Tarragona para enseñar matemáticas en un instituto del centro de la ciudad. Volvió en dos ocasiones a su querido pueblo: para enterrar a sus padres, y cerrar los postigos verdes de la alta casa que se asoma al torrente de Escaladei, la misma donde vivía ahora. Un regusto de amargura le apretó la garganta.

El reloj de Sant Joan Baptista resonó seis veces al pie de la montaña, donde nada se movía. Inquieto, Camacho retomó el camino empedrado en dirección al puente de tres arcos. La cabeza muy erguida sobre los hombros le daba un aire altivo, orgulloso, pero no insolente. Su silueta alargada avanzaba lentamente por la calleja pavimentada de guijarros. Tenía un aire tremendamente triste. Su mirada límpida, de un verde tilo tornasolado se volvía gris fácilmente cuando le invadían sentimientos negativos, y entonces era de un gris muy sombrío. ¿Por qué no habría venido? ¿Tendría ella esa mañana, más que de costumbre, el regusto amargo de haber obedecido a su padre? ¿El tenaz remordimiento de no haber parido nunca? Viuda desde hacía más de veinte años, vivía casi como una ermitaña. Había conocido el éxodo de los jóvenes a la ciudad abandonando a los viejos a una soledad pesada. Pesada hasta el punto de que ella había fantaseado con tirarse por el barranco de la Pujada de la Creu. La idea de abandonar a sus cabras la había disuadido.

Y después, hoy en día, la región bullía de jóvenes viticultores que habían devuelto el color al antiguo pueblo y un poco de alegría a Soledad. Albergaba en su casa, desde enero, a un joven estudiante, Julio Torres. Un chico sutil, brillante, que había ganado rápidamente el favor de Soledad. Estudiaba el arte de la vinificación en el laboratorio de un famoso maestro de bodega en Gratallops. Pequeño, endeble, encajaba mal en el mundo rural. Camacho le encontraba un poco demasiado amanerado, aunque él tuviera la consideración de compartir la cena con Soledad, de contarle los detalles de una jornada de trabajo plena, de llenar el vacío de su vida.

Sin aliento, Camacho hizo un alto en la plaza de la iglesia de tres naves. Sacó un pañuelo de algodón de un bolsillo del pantalón y se enjugó la frente. Aún quedaba lo más duro: subir el “carrer que no se Pasa”, un callejón de unos cien metros de largo que trepa hasta el barrio viejo, pasa bajo los arcos para terminar en un callejón sin salida.”

  

 

El libro se vende a la libreria El llapis - Falset.


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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 15:31

Extrait – « Le secret des amandiers » (Chapitre 2)


« Au nord d’une ville vivante, disparate, à quelques encablures de Cromwell Avenue, la fabrique dénotait dans un pâté de maisons victoriennes, soulignant une fois de plus que Londres a toutes les audaces y compris celles des désordres urbanistiques.

La fabrique occupa, dans un premier temps, une dizaine d’ouvrières qui usinaient de petites pièces en plastique genre boutons d’ascenseur. L’affaire, plutôt florissante, prit une expansion fulgurante du jour où James exploita le créneau des boutons en plastique pour l’électroménager.

Maggy, quant à elle, régentait le personnel de maison de Cromwell Avenue. La demeure victorienne en briques de couleurs chaudes avait vraiment du charme. A la fin de la première guerre, elle avait été entièrement revisitée par le leader de l’Art nouveau : Charles Rennie Mackintosh. A l’exception de la fenêtre en encorbellement au-dessus de l’embrasure de la porte, aucune décoration ne venait compromettre la beauté inhérente au traitement de la brique. Les pièces principales étaient placées à l’arrière de la maison et s’ouvraient sur un parc bordé d’un rideau jaune vif de potentielles qui ombrageaient, à la belle saison, des massifs et plates-bandes de vivaces. La salle à manger était, sans conteste, la plus belle pièce de la maison, ovoïdale, habillée de somptueuses vitrines à porcelaine. Un âtre convexe invertissait la forme de la pièce et le génie de Mackintosh en contrariait le thème avec des tables quadrangulaires et des chaises aux hauts dossiers rectilignes. La cuisine, le bureau de James, la bibliothèque et les commodités occupaient l’avant de la maison, du côté de la rue. A l’étage, les chambres secondaires occupaient aussi l’avant de la maison tandis que tout le côté jardin avait été réservé à Wilfred. »

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24 novembre 2008 1 24 /11 /novembre /2008 13:38

Reus est une ville dans le nord-est de l'Espagne en Catalogne. Elle est la capitale de la région du Baix Camp dans la province de Tarragone.

Elle a vu naître l’architecte universel Antoni Gaudí en 1852. Mais c’est à Lluís Doménech i Montaner qu’elle doit ses lettres de noblesse. Cet architecte de génie marquera le début de la brillante étape moderniste que connaîtra la ville de Reus. Le style et l’esprit du Modernisme de Doménech se propageront avec force dans toute la ville.

Reus fait aussi partie du décor où évoluent les personnages de mon livre "Le secret des amaniers". Les extraits et les photos ci-dessous  vous donneront une idée de la majesté du payasage.

 

 

 

 

Extrait1: 

« Ils empruntèrent un lacis de venelles piétonnes tellement étroites qu’il était gênant de s’y promener à plus de deux de front. Un passage rétréci communiquait avec une autre ruelle à travers un pâté de maisons, laquelle débouchait sur une placette qui recelait d’authentiques joyaux du Modernisme catalan. Les deux policiers se faufilèrent entre de petits groupes d’amateurs ébahis qui contemplaient les façades de pierre, de céramique et décorations florales typiques de l’Art Nouveau.

Au détour du chemin, ils repérèrent enfin l’enseigne de l’herboristerie. L’étalage vieillot ne méritait pas que l’on s’y attarde mais, la bâtisse était un véritable chef d’œuvre de la fin du 19ème. Erigée sur deux niveaux, la façade présentait des éléments d’architecture d’inspiration islamique, les fenêtres échelonnées étaient encadrées par des arcs semi-circulaires, les rampes des balcons étaient réalisées en fer forgé avec des motifs floraux spécifiques de la ville. »

 

Extrait 2 :

 « Le «Grand Café» est peu frayé des touristes et pour cause, à l’écart du centre, il se cache dans le recoin d’une ruelle. Extérieurement, l’estaminet ne paie pas de mine mais, l’intérieur art déco dégage un charme vraiment spécifique. On y accède par des portes tourniquet de bois trouées de petites vitres. L’immense comptoir et son présentoir à tapas occupe toute la longueur du café sur sa partie gauche. Le reste de l’espace est divisé en compartiments qui font penser à de petites loges séparées par des cloisons basses de bois surmontées de vitrage ciselé. Tous les meubles sont de style bistrot ; les tables rondes en pierre au piétement de bronze, les chaises en bois cannelé. L’entièreté des murs est recouverte d’affiches 1900 soigneusement encadrées. »

 Le bar à tapas

 

                                                                                                                 Les loges

 

Google : merci de référencer ces images et tout le génie de Modernisme Catalan.

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