Mercredi 13 octobre 2010 3 13 /10 /Oct /2010 17:20

 

La Province de Liège Culture lançait en février 2010 le concours de nouvelles littéraires « Achève-moi ! ». Il s’agissait d’achever un des huit débuts de textes proposés par des auteurs , ambassadeurs de notre littérature. Ce concours a remporté un franc succès puisque in fine plus de 1.000 candidats ont participé à l'aventure. 50 textes ont été présélectionnés par des comités de lecture -  textes publiés sur le site  : 

www.achevemoi.be

 

Mon choix s’est porté sur le texte de Caroline Lamarche. Election judicieuse puisque ma nouvelle a été présélectionnée. Elle s’intitule « Bande d’arrêt d’urgence » et je vous livre, ci-dessous, l’intégralité de ce texte dont l’entame en caractère italique est donc de Caroline Lamarche.

 

Bande d’arrêt d’urgence

 

Ce n’était presque rien, une marque de famille. Juste un peu plus développée chez moi, plus fournie, au sens propre, que chez les autres femmes de notre lignée.

 

Ma grand-mère adorait les fourrures. Elle en possédait plusieurs, sous forme de manteaux, de capes, de manchon, de bonnet ou d’étole. L’été, elles étaient remisées dans de grandes poches de plastique que l’on suspendait à un cintre. Une armoire entière y était consacrée. En hiver, elle ne sortait jamais sans l’une d’elles, la zibeline ou le phoque, le vison ou le ragondin. A l’intérieur, elle portait une étole qui ne la quittait pas, un renard dont le museau pointu et les yeux de verre qui nous fixaient par-dessus son épaule, me fascinaient. Lorsque j’embrassais ma grand-mère sur la joue, je choisissais, contrairement à mes cousins et cousines, effrayés, le côté du renard. J’aurais voulu, au lieu d’effleurer la joue parcheminée, poser mes lèvres sur son pelage, entre le museau et les yeux. Un jour où l’étole était un peu de travers, je parvins, en m’y prenant habilement, à glisser de la joue de ma grand-mère vers le front du renard et à y appuyer très brièvement mes lèvres. Le souvenir de ce contact se fixa en moi de manière indélébile et, je dois l’avouer, un peu effrayante, car la fourrure était étrangement tiède. Par la suite, chaque fois que je m’approchais de ma grand-mère, il me semblait que les yeux de verre étincelaient à mon approche.

 

Les fourrures étaient des cadeaux de mon grand-père, et peut-être d’autres hommes, car ma grand-mère avait eu une vie aventureuse, c’est du moins ce qui se chuchotait. Sur les photos anciennes, elle était d’une beauté mystérieuse, douce et autoritaire à la fois. Je me souviens d’elle, quant à moi, simplement comme d’une vieille dame mélancolique et par moments très gaie, entièrement vouée au bonheur de ses proches – ce qui suffit à expliquer sa mélancolie et, sans doute, sa gaieté.

 

Peu après la mort de ma grand-mère, et déjà avant, il y eut toute cette campagne contre l’exploitation des animaux à fourrure, des mannequins célèbres se firent photographier complètement nues pour signifier qu’elles n’en porteraient plus, les fourrures disparurent des défilés de mode ou furent remplacées par des poils synthétiques, parfois teints de couleurs vives, ou imitant parfaitement le pelage ocellé de la panthère ou l’aspect dru et ras de la peau de phoque.

 

J’avais alors douze ans, et il m’arriva quelque chose d’étrange, que j’avais noté avec curiosité chez mes cousines plus âgées, mais qui, chez moi, prit des proportions bien plus visibles. (fin du texte de Caroline Lamarche).


Comme la pluie gonfle le raisin, mes seins “météorisaient”. « Une garantie d’authenticité ! » disait ma mère ; la marque de famille juste un peu plus développée chez moi que chez les autres femmes de la tribu. Un changement physique sur lequel je n’avais pas d’emprise mais qui, contrairement à mes cousines, m’enchantait. L’adolescence provoque souvent des inégalités fatales à assumer. Beaucoup deviennent de drôles de zèbres. Celles-là se sentent obligées de se cacher le temps de secréter une nouvelle peau. Ce fut le cas pour Hélène et Claire ; les cousines. J’avais plus de chance, je muais en un seul morceau un peu comme un serpent.

 

Je pouvais passer de longs moments à admirer les reflets de ces bouleversements devant le très beau miroir sur pied qui me venait de ma grand-mère. Le cadre ovale en bois sculpté, légèrement voilé par le temps, présentait un élégant contraste de dorure et de moucheté marron et bien que la glace soit un peu piquée, elle reproduisait fidèlement l’arrondi d’une hanche, le galbe d’un sein ; l’insolente signature familiale.

 

Bizarrement alors qu’en face de chaque nouvelle épreuve j’avais tendance à dramatiser, cette étape de la vie m’exaltait. Peut-être parce que la fillette se sentait prête à disparaître derrière l’adulte et trouver sa route. Certes encore incertaine, comme un chemin de terre cahoteux ondoyant ça et là par delà buttes et fossés, la mienne se profilait. Je m’y aventurai donc avec enjouement. C’est fou ce qu’une paire de seins peut ébranler tout sur son passage, que cela soit l’apparence, les sentiments, les valeurs et surtout les relations avec l’autre sexe. J’avais besoin de passer du rêve au projet : sortir avec un garçon, sans aller plus loin.

 

J’avais jeté mon dévolu sur l’enchanteur qui venait tout juste d’emménager dans le quartier. Il était, de toute évidence, un peu plus âgé ; peut-être une demi-décennie. Je qualifiais sa beauté d’inconvenante. Jeans délavés, t-shirt aux trois bandes, cheveux blonds, grands yeux aigue-marine qui tuent… Un dieu grec ! Mes cousines et moi, l’avions quelquefois croisé dans le village. Les jupettes d’Hélène et Claire semblaient aimanter son regard cristallin. Il donnait l’impression de saliver devant une vitrine. J’en restais, à chaque fois, muette de jalousie.

 

La timidité était l’une de mes fidèles entraves, cependant l’avantage bien visible que j’avais pris sur mes cousines semblait suffisamment la distraire pour que je décide de prendre l’initiative. J’allais le séduire. Il me faillait simplement un autre style vestimentaire ; bannir les broderies douteuses sur le cul, les t-shirts XL et les baskets qui imitent servilement des pieds de vache. Malheureusement, c’était bien là tout ce que je pouvais attendre du fourbi rose ‘bubblegum’ de ma garde-robe. Je fixai d’un œil torve le cochon, rose lui aussi, qui trônait sur ma commode. Ses paupières ourlées sur de petits yeux foncés très rapprochés retombèrent à demi, il me sembla l’entendre penser « Des nouvelles fringues ! N’y compte pas ! Tu as trop souvent oublié qu’il y avait une fente sur mon dos ! » Je soupirai bruyamment. L’animal, sans aucun doute, ne me viendrait pas en aide. J’avais toujours été plus cigale que fourmi et ma mère n’était pas prêteuse. Sans alternative, je décidai de braver l’interdit : pousser les portes de son dressing.

 

La trentaine bien sonnée, ma mère n’obéissait qu’aux caprices de son imagination. La mode exerçait sur elle un attrait irrésistible. Je dois bien avouer qu’elle avait conservé une plastique intéressante, le plus hideux sac à pommes de terre lui donnait de l’allure. Honnêtement, je ne pouvais en dire autant. Allais-je trouver chaussure à mon pied dans son antre ? Sans grande conviction, je m’y faufilai.

 

Au milieu des penderies et des étagères de hêtre clair, l’armoire, gardienne des pelleteries de ma grand-mère, détonnait. Je ne pus m’empêcher d’en faire crisser la vieille porte de chêne. Les yeux de verre du renard étincelaient toujours d’étonnante façon. Son museau pointait vers une boîte à chapeau dont je n’avais aucune souvenance. J’en dégageai le couvercle rond. Le carton séquestrait une pile de photographies : étalages indiscrets des succès amoureux de ma grand-mère. J’examinai, avec un réel plaisir, chacune de ces images inédites sur lesquelles la beauté douce et autoritaire s’affichait ostensiblement avec d’autres hommes ! Peut-être bien les parrains de Rox, Chaussette, Ratigan et consorts ? J’étais épatée de constater combien ma grand-mère avait été rayonnante, incroyablement sexy. Ma mère se plaisait souvent à dire que j’étais son portrait tout craché. Je n’y avais jamais vu plus qu’un sentiment de fierté. J’admis, avec enthousiasme, le bien-fondé de son jugement. Je ressemblais à cette jeune femme aux traits fins, à la peau lisse et satinée. Ce fut une formidable découverte. Comme un déclic, l’esquisse de ma route se précisait. Le chemin de terre aboutissait à une belle avenue large, rectiligne et plane où j’allais avancer dans les pas de ma grand-mère. J’allais suivre son exemple. Je serai comme elle : une croqueuse de « fourrures ». Un grand sourire éclaira mon visage : je savais exactement quoi emprunter à ma mère. J’appuyai peureusement mes lèvres sur le front de Rox et refermai délicatement l’armoire.

 

Ma mère ne laissait rien au hasard. Le dressing était à son image, il avait esthétiquement beaucoup d’allure. Tout y était rangé par couleur, du rose au rouge sang, du céladon à l’émeraude… J’y dénichai donc facilement l’objet de ma convoitise : une robe bustier, sympathique et follement sexy. Cette petite chose noire laissait peu de liberté à l’imagination. Elle était si serrée que ma poitrine en débordait généreusement. Cela me ravissait tellement que le très beau miroir sur pied préféra, sans doute, ne pas me contrarier. Quand j’y songe, il m’arrive encore de dodeliner de la tête tant j’imagine combien ainsi vêtue, je devais avoir l’air d’une effrontée et combien cette tenue était inappropriée pour une randonnée sur un terril.

 

Si je connaissais tout juste le prénom de mon fantasme, « Claude », je savais qu’en début de soirée, il promenait son basset le long des sentiers qui serpentent jusqu’au sommet du «Terril du Gosson ». Pouvais-je rêver endroit plus magique ? J’en appréciais chaque recoin m’étonnant toujours que la nature y ait si vite, si généreusement trouvé son chemin. Le printemps concédait à la gueule noire tant de charmes : celui des verts tendres de la feuille naissante, celui des petites fleurs d’un jaune acidulé qui fendent gaiement la roche, celui de la douce fragrance des fourrés de genêts qui plane dans l’air vespéral.

 

A la croisée de deux sentiers, le vieux banc de bois vermoulu m’invita à savourer la brise légère. Dans un sursaut d’orgueil, le soleil couchant balayait la flore de lueurs safranées. Je surpris un petit nacré courtiser confiant une pensée calaminaire. Je l’observai en priant qu’Eole reste de bonne humeur ; le décolleté de la petite chose noire n’aurait pu souffrir un survêtement.

 

Quelques sourds aboiements m’avertirent de l’arrivée de Claude sans pour autant ébranler la confiance du téméraire lépidoptère. Le chien modula ses cris en jappements. Tout sourire, je m’empressai de le caresser. Claude me salua, engagea la conversation. Je ne regardais pas ses lèvres bouger, je le regardais lui ; il aurait vraiment fait pâlir Apollon en personne. Il portait un t-shirt d’un marron intense qui sublimait le bleu de son regard. Les trois agrafes, placées sur le devant de la robe bustier, étaient à la limite de la rupture. Pourtant ses yeux bleus ne se détachaient pas de sa tête pour plonger dans le creux de mon décolleté. En fait, il y était parfaitement indifférent. Je sentis que j’allais vraiment devoir prendre l’initiative. L’audace anéantit la discrétion qui avait jusque-là régenté ma jeune existence ; je lui soufflai à l’oreille : « Tu me plais, je voudrais sortir avec toi. »

 

Claude se mit à rire aux éclats. Un accès de toux l’empêchait d’articuler le moindre mot. Le t-shirt marron se souleva sur un affreux soutien-gorge à bretelles en plastique ! Mes joues virèrent à l’écarlate. J’étais envahie d’un sentiment de frustration inénarrable. Je venais de prendre de plein fouet mon premier dos d’âne ; l’avenue n’était ni large ni plane. J’étais juste sur un chemin étroit, instable et parsemé d’embûches ; celui de l’adolescence juvénile à l’âge adulte. Quant à Claude, elle n’était pas homosexuelle. Elle vivait simplement très mal sa féminité. Coincée dans le passage, entre deux âges, entre deux sexes, elle stationnait sur la bande d’arrêt d’urgence.

 

Aujourd’hui, les seins de Claude règnent sur l’esprit de beaucoup d’hommes. Elle défile pour de grands couturiers. Des créateurs, dégoûtés du pelage vert fluo, qui prônent clairement un retour au naturel. Désormais il n’est plus honteux de porter de la fourrure. Et moi, j’adore les fourrures. Elles sont des cadeaux d’hommes. J’ai une vie aventureuse. C’est du moins ce qui se chuchote. 

 

Par Chantal ADAM
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Jeudi 26 novembre 2009 4 26 /11 /Nov /2009 11:13

La pièce

 

Cet hiver là fut certainement l’un des plus ténébreux et des plus rudes du siècle. À l’aube de ce vendredi de décembre, le thermomètre affichait moins quinze. La neige avait envahi la vallée de la Meuse. Le long des quais tout semblait figé. Deux péniches croupissaient dans le fleuve engourdi telles des épaves abandonnées dans les glaces. À quelques encablures, les tuiles rouges des corons supportaient un épais manteau blanc. Le poêle à charbon crépitait plein feu sous le toit qui abritait son petit monde. Ses parents avaient élu domicile dans l’une de ces petites maisons ouvrières qui bordent, aujourd’hui encore, une placette joliment ombragée, à la belle saison, de marronniers centenaires, non loin d’un terril. Une gueule noire qui avait pris, en cet hiver 1941, des semblants de Kilimandjaro.

 

Il faisait encore sombre quand elle fut éveillée par les piailleries de ses deux frères aînés. Ils se chamaillaient dans la chambre voisine. Le minois espiègle, elle émergea de l’épaisse couette que sa mère avait elle-même garnie de plumes d’Eider. La bouche grande ouverture, elle souffla dans l’air glacial de la chambre et regarda la vapeur lentement se hisser au plafond et dessiner des rêveries. Des images qu’elle devinait toujours étonnantes, magiques comme sorties d’un récit d’aventures. Phine, sa mère s’époumonait, depuis un moment, au pied de l’escalier de bois peint : « Julia, debout ! Il est l’heure ma fille ! ». Elle joua la sourde et expira à qui mieux mieux pour attiser la magie jusqu’au moment fatidique où sa mère rabattit d’un coup l’édredon au pied du lit.

 

— Allez hop ! Petite flémarde ! C’est le dernier jour d’école avant les vacances de Noël.

 

Elle frissonna, s’habilla en toute hâte ; il faisait glacial. En haut de l’escalier de bois, elle renifla l’odeur particulière de l’orge que sa mère faisait griller pour suppléer au café devenu rare. Le café, ils n’en avaient pas mais, pour le reste, Armand, son paternel, était un vrai débrouillard ! Deux fois la semaine, il s’en allait, pour une randonnée longue de quinze kilomètres, à travers les chemins sinueux de campagne. Il poussait le portail de chacune des fermes qui peuplaient la plaine. Ses sacoches de cuir délavé emplies de victuailles, il rentrait au bercail avec l’extrême contentement de pouvoir adoucir le quotidien de sa famille.

 

Les yeux encore tout collés, Julia entra dans la cuisine. Son père rechargeait la cuisinière d’une bûche de belle taille. Il récupéra les cendres du fourneau et sortit les déverser devant le pas de porte. Sur la toile cirée de la table centrale, un vrai petit-déjeuner attendait : lait fumant, maquée, cassonade…

 

— Où sont les garçons ? interrogea Phine d’une voix mielleuse.

— Ils sont toujours en haut, en train de se chamailler, maman.

— Veux-tu les appeler, Julia, soupira-t-elle.

— Jean, Louis, dépêchez-vous un peu, exigea Julia, comme une vraie petite bonne femme.

 

Un fracas familier retentit dans le hall. En se bousculant l’un l’autre, les deux compères firent, à leur tour, irruption dans la cuisine. « Incorrigibles descendeurs de rampe d’escalier » grogna leur père. Dans un chahut pas possible, ils envahirent la table, happèrent une tranche de pain noir et attaquèrent gaiement à asticoter Julia. Louis tirait comme un forcené les cheveux de sa soeur. « Je te tiens par les tresses » criaillait-il. Elle se mit à pleurnicher.

 

Phine était prête à mettre le holà lorsqu’un grondement lointain rétablit le calme autour de la table. Armand abandonna sa tartine. Incrédule il fixait le plafond. Le grondement se rapprochait comme une menace. C’était comme le bourdonnement d’une ruche cent fois amplifié. Un bol ébréché tremblait sur la table. Phine lui adressa un regard inquiet. Armand bondit de sa chaise, écarta d’un coup sec les vieux rideaux de tulle, colla le nez à la fenêtre. Les garçons couinaient dans son dos.

 

— Ainsi donc, c’est vrai ! mugit-il.

— Hourra ! Hourra ! Des avions, des avions, braillèrent les garçons.

— Armand ?

— T’inquiètes pas Phine, susurra-t-il.

— Ils vont atterrir, affirma Louis.

— Atterrir ? s’étonna Phine.

Armand dodelina : — Oui, à Bierset.

— Mais, il n’y a que des champs de patates là-bas ! rétorqua-t-elle.

— Détrompe-toi, trois semaines qu’ils turbinent. Ils ont construit une piste, affirma Armand.

 

Une escadrille de la Luftwaffe venait de jeter son dévolu sur l’aérodrome de Bierset, à cinq kilomètres de leur quartier. Les militaires firent donc rapidement partie intégrante du paysage et le moins que l’on puisse dire est que l’armée allemande renaissante avait décuplé son goût des tenues d’apparat. Leurs uniformes saturés de boutons dorés, galons, passepoils et autres aiguillettes fascinaient Julia. Désinvolte et jouette, comme peut l’être une gamine de neuf ans, elle les associait volontiers au sapin paré pour les fêtes de la Nativité. C’est probablement cette insouciance qui lui fit dire que cet hiver là fut aussi l’un des plus magiques dont elle ait souvenance.

 

La veille de Noël, la neige tomba à nouveau en flocons serrés. Julia en était ravie puisqu’elle avait réclamé… Non ! Dieu du ciel ! Pas réclamé, suggéré à son père qu’une nouvelle paire de bottines serait la bienvenue dans la hotte du père Noël. Son père s’était contenté d’esquisser une moue révélatrice. Elle avait compris que les pièces de cuivre trouées, que lui remettait Monsieur Bastin, n’auraient pu suffire d’autant qu’elle avait, cela ne s’invente pas, deux frères aînés. Monsieur Bastin était le pharmacien du village. En ce temps-là on disait plus volontiers l’apothicaire. Armand était chimiste. L’apothicaire l’avait engagé, quelques années auparavant, pour l’épauler dans l’officine. Phine, quant à elle, avait suffisamment de peine avec ses trois turbulents rejetons.

 

Ils passèrent donc Noël sans colis enrubanné au pied du végétal qui, loin d’être le jumeau du traditionnel sapin, avait pourtant pris l’accent de la fête. La dinde, intelligemment troquée par Armand, rôtissait gaiement dans la lèchefrite. Phine, de temps à autres, reniflait, les yeux emplis de convoitise, la belle julienne colorée et juteuse qui suait dans une poêle. On l’entendait ruminer, dans son patois limbourgeois « God verdom ! Dat voelt goed !” Son plus beau cadeau de Noël eût été que ces petits légumes proviennent de son jardinet où, malheureusement, ne prenaient vie que quelques volontaires rutabagas. Julia aurait volontiers troqué son assiette contre une jolie paire de bottines. Elle avait l’impression de manquer de tout alors qu’à la chaleur de la vieille cuisinière, les joues rosies, elle entamait la cuisse dorée du volatile qui emplissait sa gamelle. Ses frères, comme à l’habitude, bruyants et taquins attendaient, avec une impatience non dissimulée, l’instant où elle abandonnerait les restes de l’animal. Après le repas, ils se rapprochèrent du monstre de fonte. Les pieds fourrés dans les tiroirs, ils écoutèrent religieusement leur père entamer la lecture d’Oliver Twist. Ainsi passa Noël dans la petite maison de la place ombragée, dans l’insouciance qui n’appartient qu’à l’enfance, loin des grondements de la guerre.

 

01 janvier 1942.

 

Comme tous les 1er janvier, Julia et ses frères devaient se rendre chez leur tante Marthe pour présenter leurs vœux. L’horloge, au pied de l’escalier de bois peint, venait de sonner la neuvième heure.

 

— Allons, allons les enfants, votre tante doit déjà vous attendre. On se presse, réclama Phine d’un œil noir.

 

Les yeux de Phine étaient aussi foncés que la chevelure ébène qu’elle relevait en chignon. En fait, elle présentait un physique qui lui concédait un air austère alors qu’elle était la douceur personnifiée. Louis et Julia étaient, comment dire, un bon compromis entre père et mère. Ils avaient été façonnés de leurs deux pâtes. Jean était différent. Grand, élancé, blond, le regard cristallin, il semblait avoir été enfanté par Aphrodite.

 

— On y va ? interrogea Louis qui venait d’entortiller autour du cou de sa soeur une écharpe de laine.

Jean lui enfonça jusqu’aux oreilles le bonnet qui traînait sur une chaise. Hé ! Oui, ils savaient aussi se montrer protecteurs les deux lascars.

— On y va ! Julia est prête. 

 

Tante Marthe occupait une maison modeste sur les hauteurs d’un village voisin. Chaudement vêtus, les enfants se mirent donc en route pour une réelle expédition. Le paysage était polaire. Tout avait disparu sous plus de cinquante centimètres de neige et les flocons tombaient toujours serrés. Les rues étaient désertes. Cet épouvantable blizzard avait invité les gens à rester à l’abri dans leur chaumière. Mais, sûrement pas les enfants téméraires qu’étaient Julia et ses frères. Présenter leurs vœux à Marthe ; c’était incontournable. Vous pensez ! Veuve, sans enfant, il était dans ses habitudes de les gâter. Pour sûr, il allait y avoir de ces moelleux petits gâteaux tout en sucre délicatement posés dans un joli panier d’osier.

 

Après une bonne demi-heure de marche, les orteils commencèrent à faire mal ; c’est que la neige passait au travers de leurs vieilles godasses. Les nez, les joues, les mentons prirent une teinte un peu trop rouge. Les doigts fourmillèrent. Et, horreur ! L’interminable rue du Mâvis s’élevait en pente raide droit devant. Les garçons gémissaient derrière Julia. Qu’est-ce qu’ils pouvaient être douillets ces mecs ?  « Mes doigts sont engourdis, ça pique, j’ai mal... » Le moment était venu de mettre à profit les judicieux conseils de leur père : « Il faut bouger les doigts pour faire circuler le sang. » Julia ôta ses moufles, compressa entre ses mains une belle boulette de poudreuse et entama la bataille avec ses frères. Évidemment ils gagnèrent, ils se liguaient toujours contre elle. Elle se mit à courir et elle prit une jolie pelle. Jean et Louis se rirent d’elle. Qui aurait pu croire qu’ils avaient respectivement treize et onze ans ces couillons ? Ils hurlaient comme s’ils sortaient de la maternelle. Julia se débarrassa de la neige qui collait à ses vêtements. Tiens, elle ne les entendait plus ; s’étaient-ils fatigués à force de crier ?

 

Le bourdonnement du vent emplit un long moment. La tempête rendait la visibilité quasi nulle. Pourtant, en cherchant bien, à travers les flocons, quelque chose se profilait dans la rue en pente. Une masse sombre qui se déplaçait plutôt rapidement. Jean eut l’air inquiet. « Viens ici, Julia ». Elle n’obéit pas. Comme d’habitude elle n’en fit qu’à sa tête ! La chose se rapprochait. C’était un militaire. Il avait fière allure. Un long manteau de drap gris bleu recouvrait le haut d’une paire de bottes de cuir noir. Deux petites taches marquaient, de leur jaune éclatant, le col de son uniforme.

 

— Un Bosch, c’est un Bosch ! s’exclamèrent, de concert, les deux garçons.

— Julia, viens ici ! répéta l’aîné cette fois d’un ton incisif.

Julia haussa les épaules. Son regard ne se détachait pas de cet homme grand, élancé qui marchait en cadence.

— Viens ici petite peste, marmonna Louis entre ses dents.

 

Elle avança, laissant les garçons cinq bons mètres en arrière. Elle allait bientôt être à hauteur du militaire et, elle savait exactement quoi lui dire. Elle redressa, bien haut, mon minois espiègle : « Bonne année, monsieur. »

 

Du haut de son mètre quatre-vingt, l’homme demeura figé comme pétrifié sous l’effet de la surprise. Il inclina la tête vers Julia. Elle distinguait à peine son visage : la visière de son képi était bien trop longue. Il s’accroupit, ôta son couvre-chef. Des cheveux blonds, coupés ras, encadraient les traits d’un homme jeune. Il avait un regard bleu d’une rare intensité.

 

— Name ? Ton nombre ? interrogea-t-il de son épouvantable accent germanique.

Julia retroussa malicieusement les ailes de son petit nez en trompette.

— Julia, et toi ?

Troublé, l’homme peinait à contenir ses émotions. Son visage s’assombrit. Il lui adressa un regard affreusement triste. Il se mit à fouiller les poches intérieures de son manteau, finit par retirer de l’une d’entre-elles, une petite photo écornée.

Siehst du ? Meine kinder.. Meine, répéta-t-il en se tapotant la poitrine.

Julia comprit qu’il s’agissait de sa fille. Une tête blonde qui, à vue de nez, devait avoir son âge. Les cheveux retenus de rubans de soie rouge, elle arborait le même regard bleu intense que son père.

— Elle est belle ta fille, monsieur. Tu ne m’as pas dit ton nom, réclama-t-elle.

Il laissa alors échapper un large sourire.

— Oh ! Ja, Karl.

Il lui accrocha le bras et abandonna une pièce de monnaie dans le creux de sa menotte. Une pièce magnifique, d’une brillance peu commune ; elle était frappée de l’effigie de Léopold III. Muette, Julia sentit une douce chaleur lui inonder l’estomac. Ses petits doigts se refermèrent sur le trésor. L’homme se releva, lui souhaita à son tour « Gutes jahr » et s’éloigna en ignorant complètement ses frères.

 

— Hé ! Louis, tu as vu l’aigle sur son képi ? interrogea Jean.

— Et comment ! Et les trois ailes sur ses insignes, t’as vu ? C’est un officier ! Un capitaine ?

Jean acquiesça d’un signe de tête.

— J’ai eu une pièce, j’ai eu une pièce, s’époumonait Julia.

— Fais voir !

Pas peu fière, elle ouvrit les doigts sur une pièce d’argent de vingt francs.

 

La guerre, avec son lot de restrictions, avait rendu Julia bien plus réfléchie qu’une fillette de neuf ans. Elle savait que cette pièce permettrait à sa famille de manger pendant plusieurs jours. Et pourtant, ce soir-là, elle fit preuve d’un manque incroyable de maturité.

 

Elle dit à son père : — Elle est à moi. Je la garde.

— Tu la garderas pour cette nuit mais, demain matin tu me la remettras, Julia.

Même si la nuit fut bonne conseillère, au petit matin, Julia traînailla au lit bien plus que d’habitude. Sans doute voulait-elle retarder l’échéance. Le surlendemain, une jolie paire de bottines neuves trônait sur le manteau de la cheminée.

 

Soixante-huit années n’ont pas altéré le bleu intense du regard de cet officier allemand. Julia se dit souvent qu’elle aurait aimé conserver la pièce mais, elle sourit à l’idée que cette rencontre ne fut pas banale et surtout qu’encore aujourd’hui Louis peut lui en être garant.

Par Chantal ADAM
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Mercredi 30 septembre 2009 3 30 /09 /Sep /2009 10:34


Parmi une centaine de participants, nous sommes douze lauréats retenus pour le très beau recueil paru aux Editions Chouette Province. Je suis heureuse de m'y retrouver avec Dominique Brynaert (premier prix) et Edmée de Xhavée.

Par Chantal ADAM
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Vendredi 17 avril 2009 5 17 /04 /Avr /2009 10:46
"Le secret des amandiers" - extrait du chapitre 4 : "Calliphoridés!

Lena Martínez, de petite taille, victime d’un léger embonpoint, accusait la cinquantaine. En un peu plus de vingt ans de maison, elle avait autopsié des centaines de corps en faisant abstraction de toutes formes de sentiments. Elle semblait s’être construit une épaisse carapace pour se protéger de tout ce qu’elle avait vu ; sans doute avait-elle oublié depuis longtemps l’odeur de la mort ?


En compagnie d’un étudiant stagiaire et d’un photographe, elle attendait l’arrivée du patron de la police judiciaire. Elle portait un pantalon de coton noir, fourré dans de hautes bottes de caoutchouc. Esteban fut assez étonné de la voir. Depuis sa nomination à la tête de l’I.M.L, elle avait délégué ce genre de prestation et ne quittait son laboratoire que pour se rendre à des colloques à l’étranger.


— Bonjour Commissaire, cette affaire est des plus délicates, ne soyez pas surpris si je reprends du service, m’assisterez-vous ? dit-elle en souriant.


Le jeune stagiaire, lui, en était à sa première intervention sur les lieux d’un crime. Timoré et encore maladroit, il cherchait du regard un endroit pour déposer une caissette qui contenait des fioles et la serviette de cuir marron du Docteur Martínez. Son choix se porta sur une chaise branlante qui traînait dans la cour. Il la redressa tant bien que mal. La légiste sortit de la sacoche une paire de gants et un tablier, un genre de grand sarrau blanc sur lequel elle superposa un gilet de toile cirée verte.


Ils se dirigèrent vers la plus petite des constructions où deux inspecteurs du laboratoire de la police criminelle terminaient leur job. Pépé, dit le chauve, un ancien de la boîte, souriant et décontracté, il semblait être le plaisantin de service. Son collègue, plus jeune et nettement plus réservé répondait au surnom de : Alf. Lena Martínez échangea quelques mots avec le chauve qu’elle connaissait de longue date. Une odeur ignoble de viande pourrie et d’excrément envahissait la pièce. Au faîte du versant de toiture, la tabatière renvoyait les reflets, d’un vert métallique, des pionnières : les Calliphoridés. Leurs cousines, plus petites et de couleur sombre, communément dénommées «mouches à fromage» volaient maladroitement çà et là.


Le docteur Martínez dodelina de la tête : — Je hais les mouches !


Le corps, couvert d’une natte de raphia, gisait sur le sol. Elle dut attendre avant de s’approcher que les hommes du laboratoire terminent leur travail. Une perquisition laborieuse et gênante vu l’exiguïté et le nombre d’objets entassés sur les lieux ; une série impressionnante de casiers de bois superposés à hauteur de toiture, trois anciennes commodes aux tiroirs sans fond ou impossibles à faire coulisser… Ils avaient découvert sous une caisse à légumes un immonde paquet ; les organes de Torrès. L’intestin dépecé, l’estomac, le foie et la rate grouillaient de vermines. Des larves plus grosses avaient quitté le magma sanguinolent, elles achevaient leur transformation à même la terre.


— La place est à vous, docteur, lança le chauve en esquissant une courbette.


La puanteur s’intensifia lorsque la légiste souleva la natte de raphia. Le corps putréfié, complètement nu était allongé sur le côté gauche, dans une forme fœtale, les genoux presque sous le menton.


Elle détourna la tête : — ô ciel ! On a beau être blindée !


Les mouches fossoyeuses avaient entrepris leur travail d’anéantissement. Le corps pullulait d’asticots de toutes tailles. Certains rampaient s’agglutinant en amas, d’autres progressaient en sautant. La tête n’était plus qu’une masse informe. Les grappes coniques d’œufs blanchâtres s’étaient agglutinés dans les orifices naturels, l’oreille droite en était farcie. Des cocons de couleur pâle se logeaient dans les cheveux.


Lena Martínez céda la place au photographe et chercha du regard le jeune stagiaire.


— Je crois qu’il dégueule dans la cour, annonça Esteban qui avait conservé son sang froid.


La légiste examina le cadavre, en silence pour se donner le temps de réfléchir. Ses joues étaient écarlates et de grosses gouttes de sueur suintaient sur son front.


Un cri aussi brusque que pénétrant inonda l’espace. Elle vacilla. Sans doute serait-elle tombée vers l’arrière si Esteban ne l’avait retenue. C’était Alf, il se tenait l’estomac d’une main et éructait bruyamment.


¡ Madre de dios, madre de dios1! balbutia-t-il en jetant un regard atterré à Esteban.


Martínez, saisie par un sentiment de dégoût, frissonna. Une sensation surprenante qui lui était devenue étrangère depuis bien longtemps. Elle en fut quelque peu gênée. Elle se reprit quand Esteban, faisant montre d’un détachement total, lui demanda d’un ton qui frisait l’insolence :


— Auriez-vous déjà une idée de l’intervalle post mortem, docteur ?


D’une certaine façon Martínez tira parti de l’arrogance du commissaire lorsqu’elle fit valoir fermement l’autorité qui était la sienne et qu’en aucun cas cet homme plein de suffisance ne pouvait tolérer.


— Commissaire, ne brûlons pas les étapes. D’abord, nous allons récolter des échantillons de ces charmantes bestioles, exigea-t-elle, certaine qu’elle allait agacer son égo.


A l’aide d’une pince, elle préleva sur la chevelure un cocon brun.


— Ce spécimen qui semble tellement identique aux autres présente une ouverture. Ce qui signifie que l’insecte parfait s’est développé sur le cadavre. Par cette chaleur, je dirai que l’insecte a besoin de deux à trois jours pour passer de l’œuf à l’imago. Cependant…


Le commissaire Esteban l’apostropha avec encore plus d’impertinence :


— Cependant, quoi ?


— Il s’agit de déterminer si nous sommes en présence de la première génération, commissaire, répondit-elle avec maîtrise. Je vais demander une expertise entomologique.


Elle ramassa à l’aide d’un pinceau humecté d’eau une petite quantité d’œufs. Elle les plaça dans un flacon contenant un morceau de foie de bœuf qu’elle couvrit d’un essuie-tout retenu par un élastique. Méthodiquement, elle préleva ainsi des spécimens représentant chacune des étapes du développement larvaire. Elle fit alors, avec l’aide d’Esteban lentement basculer le corps sur le dos. On entendit alors le «Oh !» étouffé et le «¡No es posible1 qu’extériorisa le stagiaire en se portant la main à la bouche. Le chauve poussa la tête par-dessus l’épaule du commissaire. Julio Torrès avait été émasculé. Le pénis sectionné à la base, bandeletté de toile de lin avait été glissé entre ses genoux.


Le scrotum et les testicules avaient disparu. L’abdomen présentait, sur le flanc gauche, une incision de treize centimètres allant des dernières côtes à la crête iliaque. Les viscères avaient été retirés par cette incision. La cavité avait été lavée.


Martínez inclina lentement la tête du cadavre vers l’arrière, toiletta le cou avec un pinceau plus gros.


— Tiens, tiens, il semblerait que notre dépeceur ait été dérangé, il n’a pas fini son travail.


Esteban fulmina : — Que voulez-vous dire, docteur ? Je suis en droit d’obtenir une explication.


— La présence d’hématomes autour du cou laisse à penser que la strangulation a été violente et réalisée à mains nues. Les vertèbres cervicales ont été forcées dans leur emplacement sans doute suite au basculement de la tête par les pouces du meurtrier. Le diaphragme est cassé, la trachée et l’œsophage ont été sectionnés post-mortem au niveau du cou, probablement avec l’intention d’extraire les poumons mais, ceux-ci sont restés en place. Le crâne ne présente apparemment pas de trace d’excérébration.


Elle ôta rapidement ses gants. — Mon rapport circonstancié sera transmis après autopsie et résultat de l’expertise entomologique.


Esteban protesta énergiquement.


— Aucune remise en question de vous-même, Commissaire ? Ne vous en déplaise, la situation est sous mon contrôle affirma-t-elle en dégrafant sans trop de difficulté son sarrau.


— Vous ne m’appréciez guère, n’est-ce pas Lena ? Pourquoi tant hostilité ?


— Effectivement, je ne vous aime pas. Vous êtes une espèce de pervers narcissique. Bah ! empli de suffisance. Cela vous dépasse de devoir vous plier à mon autorité, vous n’avez pourtant pas d’autre choix mon ami.


Elle quitta les lieux en sentant sur elle le regard empoisonné de Jaime.


1 Mère de Dieu, Mère de Dieu !

1 Ce n’est pas possible !

 

Par Chantal ADAM
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Jeudi 26 février 2009 4 26 /02 /Fév /2009 16:37

Fusion

 

D’une main gourde, elle balança le réveil sur le sol. Le signal annonçant la septième heure cessa net. Bizarrement elle sortit sitôt du lit sans rabioter les quelques minutes habituelles. Elle posa les pieds nus sur le carrelage sans grossièreté, sans le rituel « brrr ! » « Zut ! Je saigne encore du nez, marmonna-t-elle. » Sa chemise de nuit était tachée. La tête penchée vers l’arrière, elle finit par dénicher, dans le fouillis de l’armoire à pharmacie, un morceau de gaze. Elle referma la porte-miroir et fronça les sourcils. Il n’y avait aucune trace de saignement sur ses narines. Elle releva sa longue chevelure ébène. La coulure de sang séché le long de son cou ne laissait aucun doute ; elle provenait du conduit auditif. L’hémorragie était enrayée, Nell n’en fit donc pas un drame. Elle s’empressa de brancher le percolateur ; combler un déficit de caféine était la priorité. Ce matin était franchement atypique mais elle ne le réalisa qu’à la seconde tasse de café ; il était salé ! Le rêve étrange qui avait inquiété son sommeil était sûrement à la cause. Un cauchemar dont sa seule souvenance s’arrêtait aux lettres « RDV – 11 avril-14H-Torre del Sol » imprimées sur l’abdomen tendu d’une femme enceinte, le nombril était enseveli sous un amas de poils. Non, plutôt un écheveau de soie, oui ! C’est cela, une espèce de boule de cils entremêlés. Elle retroussa sa liquette : « Ouf ! Rien. » Elle se vêtit en toute hâte.

 

Elle ne prit pas la direction de la Mairie où elle était employée depuis une dizaine d’années mais celle du centre ville. Agacée, dans les embouteillages matinaux, elle jeta un regard médusé sur le jeans délavé qu’elle avait osé enfiler : « Alors là ! Est-ce bien moi, Nell ? » C’était son jour de chance, du moins le pensa-t-elle, garer son volumineux 4x4 juste en face de l’agence de voyage, c’était quand même une aubaine.

— Bonjour, Madame BERGER.

— Bonjour, Madame N’GO. Un aller simple pour Gerona, je vous prie.

— Gerona ? Sur la côte catalane, demanda-t-elle ébahie ?

— Euh ! Oui, oui.

Les yeux de la gérante s’arrondirent. Nell BERGER avait horreur de la mer, elle le lui avait dit. L’accident dont elle avait été victime, en septembre dernier, avait, sans aucun doute, décuplé cette aversion. Elle avait failli se noyer aux larges de côtes catalanes et ne dut son salut qu’au courage d’un capitaine téméraire. Alors, pourquoi la côte espagnole, se demandait-elle en tapotant le clavier de son PC ?

— Quand voulez-vous partir ?

Le regard dans le vide, Nell réfléchit un long moment. Un sourire fugitif ranima sa moue défaite. Elle tendit le bras gauche, qu’elle n’avait eu cesse de gratter, sur sa main grande ouverte. Elle lut à voix haute ce qui y était inscrit : — 11 avril-14 H-plage de la Torre del Sol.

— Vous devez être demain à Gerona ?

Nell dodelina : — Absolument.

— Nous y voilà : Bruxelles/Gerona, aujourd’hui 14h05-16h05-18h05 ou alors…

— 14h05 c’est bon !

Alors que l’ancêtre à jets d’encre de Madame N’GO crachotait le feuillet de réservation, Nell se racla à nouveau nerveusement le radius.

— Vilaine éruption !

— Eruption, répéta Nell hébétée ?

— Votre bras, Madame BERGER, votre bras est envahi de points rougeâtres, une petite intoxication alimentaire sûrement. Auriez-vous mangé des huîtres ?

— Ha ! Ha ! des huîtres, des huîtres…

Nell réalisa que ses rires moqueurs avaient vexé Madame N’GO mais, visiblement, elle n’en avait que faire. Elle haussa les épaules et prit congé.

 

Il était aux alentours de 11h15 quand Nell BERGER arriva à Bruxelles Airport. Des brûlures persistantes lui tenaillaient l’estomac. Elle décréta que la faim en était responsable et, contre toute attente, décida d’avaler un copieux déjeuner, non pas à la cafétéria mais au restaurant de l’aéroport. Elle posa, sur la banquette, le seul bagage qu’elle avait emporté : une besace toilée aux poches rebondies. Sans consulter la carte, elle héla un garçon.

— Un plateau de crustacés, de petits crustacés et une bouteille d’eau minérale, je vous prie.

— Tout de suite, Madame.

Elle soupira bruyamment, l’attente lui était insupportable d’autant qu’elle ne pouvait distraire son esprit des démangeaisons qui lui chauffaient l’épiderme. Finalement elle déplia le menu qui traînait sur la table. Son attention fut attirée par un flacon de vinaigre blanc qui dominait le présentoir à épices. Elle s’en saisit, en versa quasiment tout le contenu sur son avant-bras inondant, au passage, copieusement la nappe de coton blanc.

Le garçon, très stylé : — Madame est servie.

Il déposa au centre de la table un plateau empli de crabe, crevettes, bulots et autres mollusques dressés sur un lit de fucus.

— Bon appé… Il ravala ses paroles, déglutit de stupeur.

Une algue brune pendouillait humide sur le menton de la jeune femme. Le visage hagard, elle croquait goulûment une poignée de crevettes telle que, sans les nettoyer. Le serveur, très embarrassé, tourna les talons. Ces manières peu élégantes ne passèrent pas inaperçues. Il régnait une réelle confusion dans la salle. Les clients des tables voisines se répandaient en chuchotements. Une petite phrase incisive fusa : « Cette fille est dégoûtante ! » Sentence qui permit à Nell de retrouver sa lucidité. Elle souffrait depuis toujours d’une intolérance sévère aux fruits de mer ; elle lâcha la pince de crabe qu’elle suçotait. Envahie d’un profond sentiment de dégoût, elle marmonna : « Au nom du ciel que m’arrive-t-il ? Suis-je, à nouveau, en train de perdre la tête ? »

 

Nell BERGER était, depuis quelques mois, suivie par un psy : le Docteur DEGIVES. Dans l’urgence, elle composa son numéro de portable.

— Docteur, c’est exactement comme si l’accident datait d’hier.

— Du calme, Nell. Tout est terminé.

— Merde ! J’ai failli me noyer.

— Oui, mais vous êtes en vie. Dites-moi, que se passe-t-il ?

— Les cauchemars reviennent et depuis ce matin mes réactions sont à nouveau étranges.

— Quel genre de réactions ?

— Bof ! Je sale mon café, j’engloutis une montagne de crustacés, je déserte mon boulot..

— Où êtes-vous ?

— Bruxelles National. J’ai un vol à prendre, Docteur.

— Nell, ne bougez pas !

— J’ai un rendez-vous, Docteur.

— Un rendez-vous ? Avec qui ? Où ? Quand ? Nell vous êtes là ?

— C’était écrit sur son ventre. Ah ! On va embarquer. Je dois raccrocher, je vous rappelle.

 

Torre del Sol, le 11.04.2007, 13H.

 

Il était aux alentours de 13h lorsqu’elle emprunta l’escalier abrupt qui mène à la plage. Il restait moins de soixante minutes avant l’heure fatidique et, bizarrement, Nell ne s’était toujours posée aucune question. Elle était là c’est tout. Un soleil pascal filtrait timidement d’un ciel ennuagé. Il n’avait pas rassemblé large dans la baie. Tout au plus une dizaine de badauds se promenait le long d’une mer froide, agitée. Le ressac se jouait de la quiétude des quelques téméraires allongés sur un sable lourd et humide.

Nell regardait le large avec anxiété. Un bateau de pêche mouillait à quelques dizaines de mètres du rivage. L’effervescence régnait sur le pont, exactement comme ce jour-là. Il y a six mois, c’était hier. Etait-ce une chimère ? Nell avait besoin d’aide, elle composa le numéro de portable du Docteur DEGIVES.

— Le vieux chalutier, droit devant, il tire son grand filet rapiécé et…

— Voulez-vous m’expliquer, Nell ?

— Je vois l’équipage. Ils remontent le filet, le hissent, il foisonne de poissons bleus. Je reconnais le capitaine, un solide gaillard de deux mètres, vous savez, Docteur.

— J’imagine. A présent, Nell que se passe-t-il ?

— Ils arrachent aux mailles, sardines, anchois. Ils frétillent. « Plouf ! Plouf ! » Ils ont rejeté les indésirables.

— Etes-vous sur ce bateau, Nell ?

— Je suis à l’écart. Ils éviscèrent, cela m’écœure.

Le médecin, curieux d’enfin connaître l’origine du traumatisme de sa patiente, questionna :

— Que faites-vous ?

— Je m’agrippe à la rambarde et « Plouf ! »

— Nell, poursuivez, poursuivez !

— Je m’enfonce, légère, dans la grande bleue. Je ne ressens ni la peur, ni le froid, je suis heureuse. Oh ! Une ombrelle démesurée, aérienne et démesurée ondoie au-dessus de ma tête. De larges lignes brisées se dessinent en son centre : lilas, rose, pourpres. Elle libère une pluie de particules luminescentes sur mon visage ; c’est magique ! Dieu du ciel, non ! Non !

— Nell, qu’arrive-t-il ? Vous êtes là ? Non, ne raccro…

Ces souvenirs avaient amplifié l’affreuse migraine qui lui ceinturait le crâne depuis des heures. Elle respirait péniblement et ressentait la désagréable impression d’être en sueur. Elle ôta le pantalon de jogging sous lequel elle avait enfilé un short. Une grimace imprima son dégoût. L’éruption cutanée, apparue la veille sur ses avants-bras, avait évolué. Les pustules s’étaient propagées aux membres inférieurs. Des cuisses aux chevilles sa peau n’était qu’énormes boursouflures allant du rouge écarlate au violet foncé. Elle redoubla d’effort pour ne pas vomir. Elle porta la main à la bouche pour réprimer un haut-le-cœur et courut vers la mer. Elle arriva tout juste à traverser la plage avant de rejeter dans l’eau tout ce qui était dans son estomac. Epuisée, elle s’accorda un moment pour reprendre son souffle. Elle s’assit, ferma les paupières et renifla l’haleine du Zéphyr. Le ressac des vagues la rafraîchit. Elle grattait le sable de ses longs doigts osseux. Elle semblait paisible. Puis, subitement ses mains se figèrent. Pour la première fois, elle se posa des questions : « Mais qu’est-ce que je fais ici ? J’attends quoi ? Qui ? » Elle n’eut pas le temps d’y réfléchir, une douleur vive lui tenailla les entrailles. Une douleur aiguë qui l’obligea à courber le buste. C’était comme si un match de football se jouait dans ses entrailles. Elle croisa les bras sur le bas-ventre. Les douleurs intestinales se firent lancinantes. Elle décida de marcher un peu, les pieds nus, le long du rivage. Les tressaillements reprirent bien plus francs. Elle souleva son t-shirt. Son ventre enflé avait pris une forme surprenante, presque ovale, des bulles y éclataient çà et là.

— Pas toujours, faciles les premiers mois de grossesse, lui lança une dame qui ramassait des petites pierres blanches sur la plage.

— Oh ! Non, c’est juste une indigestion, rétorqua Nell.

Elle ôta sa blouse, son ventre avait repris une forme normale mais son estomac avait triplé de volume. Il se tordait comme s’il voulait se retourner sur lui-même. Elle chercha la dame du regard mais elle avait disparu. Il n’y avait d’ailleurs plus personne sur la plage.

Très agitée, elle avait de plus en plus de mal à respirer. Les battements de son cœur augmentaient de façon spectaculaire. Elle tenta désespérément de vomir à nouveau. Une voix salvatrice perça le silence ; c’était celle de Vanessa, la dame aux pierres blanches.

— Crachez ! Crachez, s’époumona-t-elle.

Et, Nell cracha une masse pâteuse qui lui colla dans la paume ; un étrange mélange visqueux de salive et de poils. D’un index tremblant, elle tâta tout autour de son nombril ; elle ne sentait pas l’écheveau de soie qu’elle avait vu en rêve. Vanessa arbora un sourire évanescent encore nerveux :  —Ouf ! C’est fini ma belle. Que diable aviez-vous avalé ?

— Nooonn !

L’écheveau était là, statique, fixé sous son palais. Elle se racla le gosier, encore et encore, tenta de le déloger avec les doigts : rien ni fit. La peur la taraudait. En état de choc, elle s’écroula.

Vanessa l’aidât à se redresser. Son corps entier frissonnait. La gorge de la malheureuse avait tellement enflé que sa tête semblait directement posée sur ses épaules. Elle suffoquait. Vanessa agrippa ses poignets, lui souleva les bras : — Crachez ! Crachez, répéta-t-elle. Nell tenta de rejeter ce qui lui comprimait l’œsophage. Epuisée, elle faillit abandonner.

— Ouvrez la bouche bien grande que je puisse voir dans votre gorge, je suis infirmière.

Nell sortit la langue déjà violette. Une odeur infecte fouetta les narines de l’infirmière. Elle faillit vomir pourtant elle était habituée aux odeurs fortes mais là cette puanteur dépassait tout ce qu’elle avait pu sentir auparavant.

— Oui, c’est... Il y a quelque chose là dans le fond de votre gorge.

L’infirmière dégagea, du pouce et de l’index, un morceau de peau gluante, imprégnée de sang qui obstruait le pharynx.

— Sainte Mère de Dieu ! C’est quoi cette chose, un bout de…De membrane ? Toussez, toussez, il faut tout sortir !

Nell expulsa une espèce de boulette flasque qui roula le long de son corps. Vanessa, affolée, ne s’en préoccupa pas. La jeune femme, à la limite de l’asphyxie, se bavait dessus. Dans un sursaut d’énergie, elle vomit le reste de la membrane. Une masse ovale gluante, formée de deux lobes accolés l’un à l’autre, qui lui colla au visage. C’était comme si sa tête se retrouvait prisonnière d’un sac plastique. Les mouvements spasmodiques de ses lèvres traduisaient une nouvelle détresse respiratoire. L’infirmière réalisa qu’il s’agissait d’un tissu placentaire. Saisie d’un sentiment de dégoût, elle frissonna. Une sensation surprenante qui lui était devenue étrangère depuis bien longtemps. Elle détourna la tête : — O ciel ! On a beau être blindée. Ses joues étaient écarlates, de grosses gouttes de sueur suintaient sur son front quand, d’un geste machinal, elle délivra la jeune femme.

 

Nell haletait. Son rythme respiratoire était saccadé, précipité, elle écumait encore. Terrorisée, elle tenta de bouger le bras, la main, les doigts ; peine perdure ses membres étaient raides. Alors elle obliqua le regard vers son flanc gauche, là où cette boule visqueuse s’était accrochée. L’infirmière voulut minimiser : — Bah ! Une glaire, je vous en débarrasse.

Vanessa ne savait pas ce qu’était ce truc mais sûrement pas une mucosité. Elle le titilla à l’aide d’un bâtonnet. La chose, collée à la peau de Nell telle une ventouse, remua. Excédée, elle agaça franchement l’intrus du bout de bois : — Bordel ! C’est vivant, c’est quoi cette chose ?

La créature ouvrit le voile qui recouvrait un œil émeraude perdu au milieu de la masse gélatineuse. D’une contraction musculaire, les tentacules aux bouts desquels se dessinaient deux petits doigts humains, libérèrent le poison.

Une méduse, une méduse… Elle m’a piquée, hurla Vanessa. Cette saloperie ne vivra pas bien longtemps hors de l’eau, certifia-t-elle avant de s’affaler, paralysée mais consciente.

 

Nell sut alors avec qui elle avait rendez-vous ; la chose. Celle furtivement aperçue le jour de l’accident, celle qui ce jour-là émit une pluie de spermatozoïdes sur son visage, celle qui subitement fit verser la magie dans l’horreur : l’ombrelle, la méduse géante.

 

Un épais tentacule de plus de trente mètres de long émergea des flots ; le mâle venait chercher son petit. Son bras s’enroula comme une caresse autour de la cheville de la jeune femme et l’entraîna à son rendez-vous avec la mort.  

 

 


 

Par Chantal ADAM
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